Le Décret du 2 mars

"Quand les gendarmes avaient reçu l’ordre d’épauler, Julian avait d’abord cru à une simple menace. Très rapidement, il avait compris que les choses devenaient beaucoup plus graves. Les premiers qui tombèrent furent les manifestants de l’avant du groupe. Ils s’effondrèrent comme des masses et disparurent immédiatement, happés, engloutis, piétinés par ceux qui suivaient. La foule continua à avancer, implacablement poussée vers l’avant. Puis des cris s’élevèrent. Les manifestants des premiers rangs essayèrent de faire demi-tour. Dans la confusion générale, certains, complètement affolés, jouaient des poings pour se frayer un passage en sens inverse. Il y eut encore de nouveaux tirs pendant que les chars poursuivaient leur lente progression. Dans les premiers rangs, un jeune homme avait continué à avancer, un bras tendu vers le ciel. Dans la lumière ensoleillée de cette après-midi d’hiver, il marchait calmement vers le premier char. Quand il fut à une quinzaine de mètres, le char roulait toujours. Il ne restait plus que dix mètres maintenant et Julian, incapable de détacher son regard de cette scène saisissante de beauté tragique, eut l’impression que son coeur s’arrêtait de battre. Plus que cinq mètres... Un soldat s’approcha, armé d’une mitraillette. Le corps du jeune homme se mit soudain à exécuter des mouvements saccadés sous les rafales de mitraillette puis retomba sur le sol comme une poupée disloquée. Le char ne s’était pas arrêté. Il dévia légèrement sa trajectoire pour éviter le corps."

Fiche

Visuel
Année
1994
Édition
L. Wilquin

Extrait

Quand les gendarmes avaient reçu l’ordre d’épauler, Julian avait d’abord cru à une simple menace. Très rapidement, il avait compris que les choses devenaient beaucoup plus graves. Les premiers qui tombèrent furent les manifestants de l’avant du groupe. Ils s’effondrèrent comme des masses et disparurent immédiatement, happés, engloutis, piétinés par ceux qui suivaient. La foule continua à avancer, implacablement poussée vers l’avant. Puis des cris s’élevèrent. Les manifestants des premiers rangs essayèrent de faire demi-tour. Dans la confusion générale, certains, complètement affolés, jouaient des poings pour se frayer un passage en sens inverse. Il y eut encore de nouveaux tirs pendant que les chars poursuivaient leur lente progression. Dans les premiers rangs, un jeune homme avait continué à avancer, un bras tendu vers le ciel. Dans la lumière ensoleillée de cette après-midi d’hiver, il marchait calmement vers le premier char. Quand il fut à une quinzaine de mètres, le char roulait toujours. Il ne restait plus que dix mètres maintenant et Julian, incapable de détacher son regard de cette scène saisissante de beauté tragique, eut l’impression que son coeur s’arrêtait de battre. Plus que cinq mètres... Un soldat s’approcha, armé d’une mitraillette. Le corps du jeune homme se mit soudain à exécuter des mouvements saccadés sous les rafales de mitraillette puis retomba sur le sol comme une poupée disloquée. Le char ne s’était pas arrêté. Il dévia légèrement sa trajectoire pour éviter le corps.