Séjours là, suivi de D'autres vies

Le poète n’a pas le choix : il doit disparaître dans les coraux, les taillis, l’ombre des grands arbres, l’écume des eaux fortes et les foules empressées, disparaître et envoyer au monde ce qu’il a exhumé et rendu à la vie par le regard, la parole et des coutures de silence qui font la musique de cette disparition.

Le poète n’a pas le choix : il doit apparaître dans le plus infime des souffles, dans la chute d’une ombre ou un regard au milieu des regards, il doit faire de cette courte expérience un éclat dans le marbre des statues, une chanson qui tient le rythme de notre marche ici.

Jean-Louis Massot n’agite aucun fanion au-dessus de sa barque, il file doux entre les vagues, le pilote ne prétend à aucune assurance, il tente, il essaye, il s’embarque à chaque fois en sachant «  (…) que bredouille / l’on reviendra /de chaque nouvelle /saison de pêche / seul à jamais. »

J’aime les textes, les poèmes de Jean-Louis Massot pour cette raison simple, ils racontent notre histoire, ils parlent de notre embardée commune, de nos singuliers équipages, de nos îles si lointaines et jamais atteintes. Ses poèmes nous accueillent dans un univers fraternel - « Les tuiles cassées / de l’appentis / laissent passer la pluie » - et, «Les soirs d’été, / nous restons au jardin / à regarder le ciel / se traîner au-dessus de nous. ». « Séjours là » fait partie des carnets de route que la poésie nous offre discrètement, que l’on fourre dans sa poche, « on ne sait jamais… ça pourra toujours servir », et qu’on lit pour agrandir le monde, son monde, toujours en train de nous fausser compagnie.

Le temps file par-dessus les choses et les hommes courent pour tenter de le fixer comme un papillon infini sur les planches du souvenir. Ces planches, ce sont les poèmes de Massot et les dessins de Gérard Sendrey.

Ils ont souvent travaillé ensemble ces deux-là, et ça ne m’étonne pas : Jean-Louis Massot et Gérard Sendrey ont en commun une belle simplicité du trait, une franche manière de dire les gestes des petits, les joies volées au vertige, la présence des animaux, les nuages qui passent comme des buffles de vapeur sur nos têtes et aussi …« (…) Les rires, les larmes/qui se succèdent. / Jours de printemps / ou fin d’automne. / C’est ainsi. »

« Séjours là » accomplit le plus simple et le plus humble des paris : nous aider à reprendre pied ici-bas, à nous ancrer, le temps de la lecture, dans un consentement léger et revigorant. Les dessins de Gérard Sendrey, au trait rond, à la ligne débarrassée de tout encombrement, nous accompagnent dans ce furtif voyage où le jappement des chiens, le miaulement des chats, le pépiement des oiseaux a tout autant de présence que la parole des hommes…

« Il y a des jours comme ça / tu regardes le ciel, (…) tu voudrais retenir / quelque chose / de ces instants-là / mais tous les mots / que tu voudrais écrire / restent / à l’intérieur de toi. » Et le poète ici à nouveau disparaît, il n’a pas le choix, il nous laisse seuls, à coudre en nous ces courts instants que la lecture déplie dans le bruissement  des pages et du monde alentour.

Daniel Simon

Fiche

Visuel
Année
2013
Édition
MEO Editions
Distribution
La Maison de la poésie d'Amay et Pollen

Extrait

Sous les mots
on entend parfois

la
vie
qui
se craquelle.

Dans la fraîcheur du matin bien avant
que s’évapore
la rosée,

dans les lignes
creusées sur la terre
nous avons semé
épinards, princesses, laitues des quatre saisons et de la mâche qui tiendra jusqu’aux premières gelées.

À la radio ils ont
dit que les grosses chaleurs étaient derrière nous,
ont enchaîné
sur des inondations,
des attentats et sur l’atoll
de Bikini désormais
classé au patrimoine mondial.

Brille sur la table jusqu’à la fin du jour un couteau sans cesse aiguisé.

Merles gris et merles noirs dévalisent les grappes accrochées à la vieille vigne.

Nuages ressemblent
à troupeaux de moutons à têtes de hyènes.

Chiendents étouffent premières pousses de radis qu’on espère toujours bleus.

Bonheurs ici. Malheur là.

On quémande un peu d’eau fraîche, un quignon de pain.

Modeste est notre requête.

L’on deviendrait très vite criminel pour moins que ça.

Il lui dit avec des mots
qui sautent sur sa langue
comme une fricassée de chanterelles dans une poêle,
qu’il est temps de parler sérieusement de cette maison,
des chambres que plus
personne n’occupe,
de la pompe à eau
régulièrement en panne,
des portes qui ont gonflé
dans leur chambranle,
des tomettes qui se décollent,
des rats qui creusent
des galeries dans les murs,
des bûches vermoulues
devenues repaire de scorpions
des bouteilles de vins dans la cave qui ont viré au vinaigre,
de tous les messages d’amis
sur le répondeur.

Troupeaux de nuages qui glissez vers le nord, prenez votre temps.

Le soleil glisse
derrière le toit de la maison.

Les volets sont ouverts qui laisseront entrer
la fraîcheur de la nuit.

Sur la table de la cuisine la radio diffuse
les soucis du monde.

Au-dessus de nous
les nuages se séparent lassés de leur mélancolie.

Tenir après
la mort d’un proche avec la frustration tenace que plus rien
désormais
ne sera partagé
et que bredouille
l’on reviendra
de chaque nouvelle saison de pêche
seul à jamais.