Biotanistes

Quelque part dans le futur. La terre est sèche. Des grappes d’humains survivent dans les dernières oasis. Terminé les ruisseaux, terminé les animaux, terminé… la domination masculine. Parce qu'elles semblent être les seules à survivre à une maladie qui décime l'humanité, les femmes ont pris le pouvoir et les hommes sont relégués au rang de reproducteurs. Rim, jeune sorcière élevée au convent voit son premier saut dans le passé approcher avec impatience et fébrilité : et si elle n’atterrissait pas en zone utile et devait renoncer pour toujours à voyager dans le temps ? Et puis, qui est Alex, cette nouvelle venue qui la déroute tant et la pousse à reconsidérer ses certitudes ? Et si… Et si les hommes, en vérité, pouvaient survivre au fléau ?

Fiche

Année
2021

Extrait

Quelque part sous le vent, une ferme achevait de brûler. L’odeur agressa Ulysse qui grimaça sous le foulard destiné à le protéger des rafales de sable. Du haut de l’attelage, le paysage aride vacillait. Le colporteur mit une main en visière pour scruter le reg. La terre craquelée s’étendait à perte de vue sous les ondulations de chaleur, damier de crevasses à peine dérangé par des buissons étiques dispersés au hasard. Une nouvelle bourrasque charria des pelotes d’herbe et des effluves de l’incendie. Le fléau avait encore frappé.
Ulysse ajusta l’ample capuche qui le gardait du cagnard et claqua la langue.
— En route, mon vieux Merlin. Si j’en crois mon nez, on n’est plus très loin.
L’âne souffla tandis que le chariot s’ébranlait dans un tintement de ferraille, droit sur les vestiges de l’incendie.
Les sœurs avaient-elles déjà envoyé les secours?? Comme toujours lorsqu’il s’interrogeait, Ulysse porta la main à sa moustache cachée sous le foulard et passa un bout de langue sur ses lèvres desséchées. Il avait soif, mais la réserve était trop basse pour qu’il s’accorde plus d’une gorgée. Son âne d’abord. Impossible, donc, de faire l’impasse sur la ferme. Pourvu que je trouve de quoi me ravitailler… Si la tour à vent a brûlé, la citerne risque d’être à sec.
— Je me suis vraiment loupé sur ce coup-là.
Au moins, l’incendie prouvait que les maîtresses des fermes voisines étaient déjà venues brûler les murs et les morts.

Un crépuscule grisâtre voilait les contours des ruines lorsqu’il atteignit enfin les bâtiments. L’âpre odeur de fumée le prit à la gorge malgré le tissu. Aux aguets, il fit le tour des décombres. Si certains foyers couvaient encore, le site semblait désert. Les charognards n’arriveraient qu’à la nuit tombée. Quant aux voisines, elles étaient bel et bien reparties. Il soupira de frustration. Encore fallait-il qu’elles aient relayé les signaux pour que la matriarche du convent envoie ses chasseresses au secours d’éventuelles survivantes.
À quel moment le fléau s’était-il déclaré ici??
En raison de leur incompréhensible mais réelle chance de survie, on enseignait dès le plus jeune âge aux fillettes à déclencher un signal. Aux premiers symptômes, elles alertaient les fermes voisines en allumant une torche dont la fumée dense et colorée se voyait à des kilomètres. Mais aux confins du territoire administré par Tidiane, les voisines avaient-elles fait suivre le message?? Trop souvent, elles le retardaient pour piller sans vergogne.

Sans tout à fait se détendre, Ulysse détela puis grattouilla son âne derrière les oreilles. Aussitôt, Merlin fourra le nez sous la bâche du chariot : le message était limpide. Ulysse tira de son fatras une petite bassine qu’il remplit avec le reste d’eau, se réservant par prudence une minuscule ration pour le soir.
— Tu grinces horriblement, mon vieux?! Je m’occupe de ta rotule puis je vais sonder la citerne.
Profitant de ce que Merlin buvait à longs traits, il lui cura les pieds. À l’aide d’une burette, il graissa ensuite le genou droit puis actionna l’antérieur pour bien lubrifier la rotule mécanique.
— Te voilà comme neuf, mon gros pépère?!
Merlin souffla dans la bassine et la retourna du sabot.
— Ça va, j’y vais?!

La tour à vent se dressait à l’opposé de son campement, encerclée de murs effondrés. À peine endommagée par le feu, la structure aussi haute que légère soutenait un tissage serré destiné à capter la moindre parcelle d’humidité. La perspective du précieux goutte-à-goutte entraîné vers la citerne par la gravité poussa à Ulysse accélérer.
Pour rejoindre le puits, il escalada avec prudence un éboulis d’où saillait le pied barbouillé de suie d’un squelette.
Le fléau tuait en vingt-quatre heures, mais Ulysse ne risquait plus rien : la contagion se faisait avant l’apparition des premiers symptômes. Après tant de générations décimées par la maladie, on savait qu’il était inutile de construire les fermes aussi éloignées les unes des autres mais la coutume était restée. Le colporteur y voyait une superstition, une sorte de cordon, plus psychologique que sanitaire.
Au sommet, il contempla ses mains charbonneuses et attaqua en soupirant la descente du tas de gravats. La citerne n’était plus qu’à un jet de pierre.

Dans l’obscurité grandissante, on distinguait à peine la silhouette aérienne de la tour. Ulysse s’accroupit au milieu des décombres pour allumer sa lampe. Le silence était si pur qu’il entendait la flamme ronronner dans sa prison de verre. Le froid qui accompagnait toujours le crépuscule s’accentuait. Heureusement qu’il avait mis une couverture sur le dos de Merlin.
Enfin, le jeune homme s’agenouilla devant la citerne, inquiet de la trouver ouverte.
Alors qu’il levait la lumière pour estimer le niveau d’eau, un hurlement monta du trou.
Strident.
Désespéré.
Si glaçant qu’il faillit lâcher prise.
Souffle court, cœur battant, il risqua un œil effaré vers le fond. Par-dessus les clapots furieux sifflait une respiration hachée caractéristique de la fièvre qui accompagnait la maladie.
— Qui est là?? hasarda-t-il d’une voix qu’il aurait aimée plus ferme.
L’oreille tendue, il ne capta qu’un souffle difficile, entrecoupé de plaintes animales. Prenant une profonde inspiration, il éclaira franchement l’intérieur du puits.
Le spectacle lui fendit le cœur. Une minuscule fillette se cramponnait à un radeau de fortune. Le visage ravagé par la fièvre et la terreur, elle grelottait, délirante, incapable de s’extraire de ce qui avait été un refuge contre les voisines et les flammes.
— Par tous les rouages des biotanistes?! Accroche-toi, petite, j’arrive?!

Leste et précis, Ulysse revint rapidement. Il ôta son manteau, noua une longe autour de sa taille, arrima l’autre extrémité à l’encolure de l’âne en prenant soin de la passer entre les antérieurs. Merlin ne broncha pas. Sûr de son nœud, il se laissa glisser dans l’obscurité du puits.
Il grogna quand la corde lui brûla les mains.
La lanterne posée à l’extrême bord de la margelle parait la citerne d’ombres énormes et creusait de cernes le visage exsangue de la fillette. Moulée dans un vêtement imbibé d’eau, elle était maigre à faire peur. Pourtant, quand il la hissa évanouie sur son épaule, il lui sembla qu’elle pesait une tonne.
Il n’eut pas le temps d’ajuster sa prise qu’une violente secousse assortie de grognements teigneux agita la ligne de vie. L’enfant glissa. L’âne se mit à braire de panique tandis qu’il se cramponnait de toutes ses forces à la corde tendue à rompre. C’est quoi ce bordel?? Seconde secousse, plus violente encore. Traîné contre le mur, Ulysse lâcha prise et le vide aspira la fillette tandis qu’il remontait, tracté par Merlin. Il agrippa une main floue par réflexe, se rabota le flanc sur la paroi. Son coude émit une plainte de mauvais augure.
Les doigts enfoncés dans le tissu pour empêcher la petite de les précipiter par le fond, il atteignit la margelle hors d’haleine, mains en feu et bras détruit, pour tomber sur le couple de chacals qui harcelait Merlin. L’âne ruait à qui mieux mieux.
— Lâchez-le, charognes?!
Aiguillonné par la peur d’être privé de Merlin, Ulysse distribua plusieurs coups de canne bien ajustés en hurlant.
— Cassez-vous?! Cassez-vous ou je vous pète les dents?!
Dès que les prédateurs eurent battu en retraite, il déshabilla la petite, l’enveloppa dans la couverture encore gorgée de la chaleur de l’âne puis la ramena au campement, si abasourdi que son corps réalisa pour lui des gestes façonnés par l’habitude : attacher Merlin, retourner remplir le jerrican, allumer le réchaud, couvrir la casserole, attendre que l’eau bouille. Indifférent, l’animal savourait sa ration, produisant un bruit de meule familier.

Ulysse écarta du front de l’enfant les mèches poissées de sueur et porta à ses lèvres un gobelet de tisane bien chaude.
— Pauvre petiote?! Si jeune, pour devenir sorcière.