Portrait nu

CHAPITRE 1 Il roule comme un fou. Je suis soûle, à la place du mort : La fille, qui parle, a des yeux comme le ventre. Aussi grands. Elle est soûle et ne trouve rien d’étrange, à être assise là, passagère, comme serait une envie. N’importe laquelle. On est suivi. Une voiture nous suit, depuis qu’on a quitté l’île. Moi, je n’avais rien remarqué : c’est lui qui me l’a dit. Après quelques minutes, un carrefour, je n’ai pas été très attentive mais il a dû attendre – au carrefour, changer de direction – d’être sûr. Ne te retourne pas, inutile ! Il a dit, inutile de les exciter ! Il a ralenti, un peu puis accéléré. J’avais fait semblant de jouir, au moment propice. Un gémissement, très conscient, qui vient exactement comme, exactement quand, il est souhaité. Le sexe, ce n’est jamais que des trucs. Des formules, j’en connais quelques-unes. Sauf si tu veux qu’on s’arrête mais, il a ajouté mais, si on s’arrête, il faudra que tu ailles un peu plus loin. Je l’ai regardé, pour voir si lui voulait. Mon regard, d’en bas, était monté vers lui en se hissant sur la courbe – on le connaît ce regard : vers le visage là-haut, qui monte au visage sur la courbe ascendante – du ventre. Il n’était pas si gros, ce sexe, gobé m’a rempli la bouche, pourtant. Et ce geste aussi, qui prend la tête des deux mains et l’emporte dans son mouvement. Qu’est-ce que tu décides ? C’est ce qui est dit depuis le début, depuis qu’on en parle, d’y aller tous les deux, faire un tour, à l’île, que c’est moi qui décide : un geste et on s’en va. Il m’avait dit qu’il démarrerait aussitôt, sans explication, un seul geste, c’était convenu, qu’il ne me toucherait pas. Il a tenu parole. Sauf pour ces deux mains-là, qui impriment sans forcer – inutile, j’exécute – le mouvement, à la seconde, au millimètre près. Aussi parfaitement que si ma bouche était commandée par son cerveau. Doucement, fermement remise à lui, je fais ce qu’il veut. Je le suce, et d’un regard, j’essaie de voir où il en est. S’il y a une chose, une seule, que j’ai en horreur, c’est qu’on me voie le blanc, des yeux surtout, mais des ongles aussi : Ça lui fait peur. C’est presque déjà comme, une lame et les veines, qui ressortent, sous la peau, l’intérieur du corps. Elle trouve – elle n’est pas experte mais – qu’elle y arrive, à donner l’impression d’un corps, entier, quand en réalité, ce qu’on lui demande, c’est d’être chaude et mobile. Un ensemble articulé d’éléments. Des mains qui s’animent de vie, autonome, et font ce qu’il faut. Des trous. Des creux. Des courbes. Placés là où on les attend. Toujours bien à portée des yeux. Et une bouche qui ne se laisse pas distraire de l’objectif. Fixé. Voilà ce qu’il voulait que je sois : une bouche qui le suce, les épaules calées – il a dû sentir les os de mes épaules – sur ses cuisses, un cul bien en l’air, qui ondule, ouvert, par des mains, les miennes, qui le flattent, qui l’écartent et le mouillent tant qu’elles peuvent. Trop tôt eût été mis sous le coup de l’émotion, j’imagine. L’excitation simplement, d’y être, dans sa voiture, à me branler, devant ces types. S’il était venu trop tôt, il en aurait exigé un second, d’orgasme. Un vrai. Un qui trouve résistance et finit par céder. Un de qui s’arrachent, comme une victoire, au corps défendant. Trop tard, c’est pire : ce qu’on attend trop, on s’en fait tout un monde, et puis, voilà, décevant ! Mieux vaut l’ignorance parfois, cesser de le savoir, que les yeux sont faits pour le ventre. Ce que j’ai entendu correspond, dans le rétroviseur, à ce que j’ai vu : l’expression un rien douloureuse de ma délivrance. Au moment où la voix monte au cri, très visible, la jouissance. Et moi, aussi consciente que possible du visage, à ce moment-là. Bien trop beau pour être vrai : Elle a pensé jouir, vraiment, espéré mais à la première pieuvre, elle a feint. Avant qu’elle ne s’étende, elle la connaît bien, qui s’étire lente sous le plexus et la chaleur, solaire, n’atteigne son front. Et puis, j’ai léché mes doigts, l’index, longuement le majeur, maintenu, je sais que ça plaît, toujours, dur et pointé, de l’autre main, le bout des seins, de quelques caresses que je sais, infaillibles. J’ai demandé qu’on ne s’arrête pas. Il m’avait prévenue, aucune chance qu’il y ait des femmes, pratiquement aucune et, de fait, je suis la seule, que j’aie vue, dans le rétroviseur, extérieur, des phares s’allument et s’éteignent. Il n’était même pas sûr, d’ailleurs, qu’il y aurait, en semaine, autre chose que des pédés. C’est mieux le week-end, il paraît, qu’en semaine, c’est surtout les homos qui viennent là, mais il travaille, impossible, on verrait bien, de toute façon, j’ai toujours aimé rouler, de nuit, en voiture. Retourne-toi ! Il a voulu voir mon cul. Juste après. Ce n’est pas simple, d’offrir son cul, à la vue. À moins d’accepter de n’être plus que ça, précisément, un cul qui se montre quand on lui dit de se montrer. Pas simple, même soûle, d’accepter que son corps, tout entier, les mains au sol, en appui tendu, le dos cambré, dans la courbe maximale de la colonne, se mette au service, tout entier, à genoux sur un siège passager, d’un cul à regarder en se branlant. Voilà ce qu’il veut que mon corps soit : la preuve chaude et mobile qu’un mot suffit. Je me suis retournée. C’était comme un code, à l’île, quand on est arrivé, ces voitures, qui roulent au pas, ces appels, de phare, ces gestes, d’un pare-brise à l’autre. Il répond. Il fait des signaux. Il pense. Il me dit ce qu’il pense. Qu’on est arrivé pile, au bon moment. On va s’arrêter. L’amour, c’est autre chose, la beauté n’a aucune importance, du visage ni du cri, à ce moment-là, tout devient comme très loin de moi. J’ai toujours aimé ça, enfant déjà, il suffisait de s’endormir pour être arrivé, ce bercement régulier comme un coeur, cette solitude attentive, le ballet hypnotique des lumières, la lenteur des camions sans cesse dépassés, et ce sentiment, insolite, que quelque chose pourrait arriver, si l’on ne s’endort pas. J’attends, j’espère peut-être, quelque chose. Il avait allumé la petite lampe au plafond, il y a une femme. Il faut qu’on puisse bien voir que c’est une femme. Il m’a regardée, un sourire, trouve que j’ai l’air d’un adolescent, maquillé. Me le dit. Et de remonter ma blouse, de gonfler mes seins. Qu’on va s’attirer tous les malades qui bandent sur des gamins, sinon. Il a laissé le moteur tourner, pour la chaleur, et la musique, un opéra, des voix de femmes, qui montent, très haut, on les attend, garées, sur le côté, des voitures se mettent, devant, derrière la nôtre, on les entend qui redescendent, les voix, d’autres encore nous rejoignent. Les hommes en sortent, une à une, les portières claquent : Ce qu’elle ne dit pas c’est qu’elle a ri – Putain, les tronches ! – en les voyant, dans sa gorge, un noeud d’où ne se distingue aucune émotion, précise, comment dire ? Ce rappel à l’ordre quand elle a ri, en les regardant, qui s’approchaient, elle a voulu s’excuser. Il s’est déboutonné, je ne l’avais pas vu. C’est le mouvement de sa main qui m’a attirée. À toi, il m’a dit, à toi de jouer ! J’ai écarté grand les jambes, sur le tableau de bord, la jupe se relève, j’aime bien les jambes, noires, que me font ces bas, les seins pointent, à peine effleurés. Je mouille très vite et je fais durer, jusqu’au moment, évident, où il est temps de jouir. J’adore le goût sur mes doigts, de mon sexe alors je l’ai regardé, un signe qui voulait dire : on s’en va ! Mais il n’a pas dû comprendre, en tout cas, il a demandé : Retourne-toi ! Ils étaient combien, dehors, à se branler en regardant mon cul ? On se sent seule, même soûle, la pensée reprend le dessus, c’est tout. Il faut être un corps, entier, tout ce que j’ai pensé, au bout d’un moment, c’est qu’il fallait que je reste entière. C’est pour ça que je l’ai sucé : pour revenir parmi eux, c’était la seule façon, pour moi, de ne pas rester seule, à l’écart, et parce que ça me plaisait, aussi, cette surenchère. Et de le surprendre. Il ne devait pas s’y attendre, il le sait bien, que je ne suis pas folle, de ça. Aussitôt ses mains, dans mes cheveux : inattendues. Uniquement du savon, d’abord, le goût un peu piquant, sur la langue et puis de la salive s’est mise, est venue prendre la place. Son odeur recouvrir toutes les autres. Je me suis demandé quelle consistance aurait le sperme et comment, quel qu’en soit le goût, faire pour ne pas l’avaler. Le froid m’a saisie, d’un coup, quand il a descendu la vitre, du côté passager, à peine le temps de réaliser que, des mains, glacées, me touchent, les fesses, le cul, par en-dessous, viennent me chercher les seins, il y a des mains partout, sur moi, de la glace, un doigt s’enfonce, brusquement, et ressort, je ne sais pas si j’ai mal ou si ça me plaît, je le suce, je ne sais pas combien ils sont ni ce qu’ils me font au juste, je ne sais pas très bien s’il a joui, mais il a démarré, brutalement, et on est parti.

Fiche

Visuel
Année
2018
Édition
Weirich