Juste un regard

Un hommage aux Bruxellois de la rue

Juste un regard, et plus si affinité… est un projet né de la rencontre de deux mondes artistiques complémentaires, l’écriture et la photographie, sur un sujet préoccupant : la précarité. Il a pris forme grâce à l’amitié entre deux femmes: Isabelle Bary (la plume) et Caroline Wolvesperges (l’objectif). Pendant plus d’un an, elles ont arpenté les rues de Bruxelles à la rencontre de son envers, pour en ramener des images et des mots qui se déroulent comme un appel au secours. Quelques heures par-ci par là, au hasard, à parler avec ceux qui ont tout perdu. Et cela leur plût, à eux aussi, l’idée d’un livre. D’un beau livre, qui donnerait l’envie de « Juste un regard, et plus si affinité ». L’envie de s’indigner. D’y toucher

Fiche

Visuel
Année
2010
Édition
Editions Avant-Propos

Extrait

Le premier pas. Le premier pas. Poser son pied en terre inconnue, puis son regard, tout de suite après. Pour la première fois. Et se convaincre qu’on n’est pas des voyeurs, des touristes en quête de sensations fortes qui, à l’abri de leur situation, se payeraient bien une petite tranche de misère. Juste pour voir. Se dire : « Allez, on y va », puis hésiter parce que, tout compte fait, on n’est pas vraiment certaines d’avoir suffisamment de tendresse dans les yeux, d’humanité dans le bout des doigts pour franchir ce fameux pas. Tendre une main nue, un mot à cru. Craindre que le geste soit incompris, mal interprété. Oser entrer en relation en se réappropriant des réflexes d’un autre temps. Oublier tout le reste, d’où on vient, qui on est. Être disponible, écouter sans forcément comprendre, ne plus séparer le vrai du faux. S’abandonner dans leur désarroi mais ne pas y sombrer. Les côtoyer des heures durant en pénétrant leur monde jusqu’à quitter le nôtre. Oui mais, pas complètement quand même. Parce qu’après il faut rentrer. Retourner chez soi, retrouver une ville normale, une maison, une famille, des amis. Revenir indemne, même si, c’est sûr, on n’est plus tout à fait pareilles. Alors quoi ? On ne s’en sort plus à la fin : de la tendresse, mais pas trop, de la chaleur mais de la distance… Puis, comment ne pas se sentir absurde de notre condition face à ceux qui ont tout perdu ? Comment ne pas trouver indécent de leur demander ce qu’ils font là, pourquoi ils y restent ? Pas de guide. Aucun mode d’emploi. Se préserver, ça c’est certain. Se mouiller sans se noyer. Avancer blindées dans leur intimité. Blindées et souples à la fois pour capter leurs mots sans les trahir et prendre un cliché, puis un autre sans qu’ils ne se sentent traqués. S’intéresser à eux, raconter leur détresse sans violer leur secret. Trouver la juste mesure qui les sort un instant de l’anonymat sans les placer sous les feux de la rampe. Donner sans inspirer la pitié. Oublier jusqu’à leur allure, leur odeur, leur paresse pour qu’ils arrivent à oublier chez nous ces choses élémentaires dont ils ne profitent pas. Se dire et se répéter encore qu’on parle à des hommes, voilà tout. Des hommes qui ont bien le droit, eux aussi de discuter un peu, de se faire prendre en photo. Leur donner ce portrait craignant la gêne qu’ils se découvrent tels qu’ils sont, souvent ravagés par des années de rue, de mauvais soins, d’alcool et de manque d’amour. Aimer les regarder sourire à leur image. Y aller donc, poser ce pied puis ce fichu regard et accepter d’y voir toute autre chose. Prendre le temps d’une confiance fragile qui s’installe, pas à pas. Les respecter. Ne pas se déchirer. Faire le premier pas.