La prophétie du jaguar

Au cœur d’un bout de forêt inexploré du Mexique, Laure, une jeune journaliste, a pris à cœur le destin d’une tribu menacée jusqu’à en perturber le sien. Là-bas, on dit que le jaguar est le messager et le guide des âmes perdues. Une légende qui la poursuit encore, lorsque, quelques années plus tard, dans un box d’écurie, Laure raconte son étrange histoire à Paul Schmidt, un talentueux maître d’équitation, isolé du monde par sa passion. Pourtant Laure n’aime pas les chevaux et Paul Schmidt déteste les histoires. Ces deux-là n’auraient jamais dû se rencontrer. Pas plus que Grâce, 25 ans, 1m65 et 180 kilos ne devrait croiser Nono, un sans-abri perturbé par une vieille lettre qu’il finira par glisser sous la porte de la jeune femme. Voilà donc l’histoire de la rencontre improbable de quatre personnages un peu « décalés » et que tout aurait dû séparer. Une rencontre qui va changer leur vie. Doit-on voir là le fruit du hasard ou le retentissement d’une vieille légende maya importée par Laure et qui prétend que certains hommes sont sur terre pour annoncer à d’autres les grands bouleversements de leur destin. Ces hommes, dit-on, auraient l’âme d’un jaguar… Le droit à la différence est l’inspiration principale de ce roman qui s’ingénie à troubler les a priori en panachant le faux et le vrai.

Fiche

Visuel
Année
2011
Édition
L. Wilquin

Extrait

Grâce. Samedi. Paresse de l’agenda. Jour du bain. Le seul capable d’accueillir la longueur excessive de mon rituel. Le bouchon du flacon d’huile me résiste. Mes doigts dodus prennent leur temps. Enfin, je verse. Le liquide se mêle à l’eau du bain puis se délace en perles visqueuses et onctueuses. Petits joyaux gras. Comme moi ! Je suis si loin de m’en douter : bientôt, mon monde va s’écrouler, dans cette odeur de vanille qui éveille en moi des rêves gourmands venus tout droit des desserts de l’enfance, vague souvenir d’amandes enrobées de lait et de caramel. Je suis nue déjà. Debout. Au comble de ma toute ronde féminité. J’aimerais admirer les ongles de mes orteils que Julie a peints en rouge ce matin. J’ai mérité ce spectacle, résultat de trois heures de souffrances confiées à des mains virtuoses mais sans pitié qui se sont acharnées à accomplir ce dont je suis incapable : poncer, râper, couper et limer la peau et les ongles de mes pieds. Puis, poser un vernis brillant dont j’ai choisi minutieusement le nom : vermeil. Impossible ! J’ai beau me pencher, au risque de tomber, je n’aperçois pas la moindre parcelle de petons. Parce qu’en plus d’être proéminente, j’ai le pied court ! J’ai vraiment hâte de me glisser dans le liquide chaud. Allongée, la jambe légèrement surélevée sur un bord de la baignoire, je verrai enfin les cerises charnues de mes pulpeuses extrémités. Odeur. Couleur. Touffeur saharienne. Tout est là. Même le verre de vin dont la robe me prodigue le plus bel avant-goût de la teinte tant convoitée de mes doigts de pied. Du salon me parvient la voix grave de Nina Simone qui rivalise avec les bourdonnements de la rue. « Putain le chien, tu vas tout gâcher », vocalise un passant. Je souris à cet étrange duo. C’est l’instant ! Je me tiens ferme au mur carrelé, tente un pied dans le vide qui le sépare encore de l’eau. Le pose à l’aveuglette et me félicite de cette première victoire. Mes fesses obéissent à la tyrannie de la gravitation universelle et la peur d’un déséquilibre fatidique me presse à ramener le second pied dans le bain. M’accroupir ressemble alors à un jeu d’enfant. Trois minutes. M’étendre sans me noyer m’inspire une douceur sans pareil. Deux minutes trente. Alléluia, je flotte ! 180 kilos en apesanteur ! Je vénère cet état d’illusoire légèreté. Mes seins portés par l’eau font surface. Délice d’Archimède ! Tels deux sous-marins aux ballasts remplis d’air, ventrus et identiques, avec leurs périscopes plantés sur de généreux flotteurs, ils n’attendent qu’un geste, tout petit coup de reins, pour voguer légèrement de gauche à droite sous la poussée d’un vent chimérique. Je joue à ne plus rien peser. Dire que dans quelques minutes, ce monde va basculer. Pourtant, tout, selon moi, devrait se dérouler comme prévu. Bientôt Damien frappera à la porte de la salle de bain. Il entrera et fera semblant de s’affairer à une pratique urgente : un soupçon de gel dans ses cheveux déjà hirsutes, un nettoyage inutile de ses mains osseuses, un déplacement latéral de sa brosse à dents pourtant rangée. J’aurai encore les yeux fermés, tout accaparés par mon hypothétique circumnavigation. Lui, appréhendera le savon et, avec un naturel déconcertant, me hissera (avec peine cependant) hors de mes rêves graciles. Alors, de ses mains douces et tendres, il frictionnera mon dos puis savonnera chaque parcelle de mon corps en y trouvant grâce. Grâce. D’ailleurs, c’est mon prénom ! Désopilant, non ? À quoi mes parents me prédestinaient-ils donc ? Avaient-ils peur que je manque de chair ? Pourrait-on lire « grasse » dans leurs désirs inconscients ? Et les voilà alors exhaussés ! À moins qu’ils ne m’aient désirée gracieuse… Raté ! Je n’ai jamais eu l’occasion de le leur demander. Je ne connais pas mes vrais parents. Ma mère serait morte en couche et mon père doit ressembler à un ectoplasme, apparition fugace mue par l’envie d’une procréation dont il se serait ensuite bien vite séparé. Bref ! Ils m’ont appelée Grâce et je mesure, pardon je pèse, chaque jour l’indélicatesse de ce prénom malencontreux. Vous parlez d’un cadeau ! C’est important, un prénom, les parents devraient en être conscients. Ça façonne et prédispose. Parfois le mien ressemble à une damnation à laquelle je ne peux échapper, parfois il me chante qu’emmaillotée dans cette chair, quelque chose de gracieux s’agite qui voudrait sortir de là. Je n’ai jamais voulu en changer, sans doute parce que malgré tout le sarcasme qu’il contient, il est la seule chose qui me lie à eux. Puis, Damien m’aide à le supporter. Me supporter. Moi, lourde et tassée. Lui, émacié et longiligne. Nous, un tableau inédit. Parodie douteuse de Laurel et Hardy. J’aime cet homme qui promène son regard sur mon ventre flasque qu’on croirait sorti tout droit des tableaux de Kassi . Fourreau de graisse, de peaux molles et de muscles atrophiés dont il perce la volupté pour s’enfoncer plus loin, au creux de ma fragilité cachée. Cet homme drôle qui a trouvé son bonheur en déchiffrant les énigmes imparables de ma carapace, prototype d’une ampleur magistrale qui renie le défaut esthétique. Alors, oui, Damien est entré, il a pris son air détaché de celui qui tombe à pic et, amoureusement, il m’a savonnée. Mais avant de quitter la salle de bain, il a posé une enveloppe sur l’évier, un bout de papier crasseux et froissé : « Ah tiens, j’ai trouvé ça glissé sous la porte, c’est pour toi ! ». À cet instant, dans le salon, Nina Simone s’est tue et j’ai compris, dans un silence soudain, que ce geste anodin bouleverserait ma vie. Quelque chose, d’un coup, me tourmente. Une sorte d’angoisse au périmètre confus s’immisce dans mon corps, s’acharnant à lui octroyer davantage de relief. Je regarde l’enveloppe brunie. Lui en veux déjà. Je me console en aspirant bruyamment une dernière lampée de vin, et d’un soupir affligé me force à étaler un peu de crème hydratante sur la vaste étendue bombée de mes avant-bras. Tout, après, se déroule très vite. J’appréhende la lettre avec agressivité, la déchire avec virulence et en absorbe goulûment le contenu. Saturée, je la replie ensuite avec un calme qui ne traduit en rien mon état intérieur et, frappée de stupeur, me laisse choir sur la toilette, banc improvisé. C’est la seule image nette que je garde de moi, un amas dénudé débordant de part et d’autre du couvercle d’un cabinet blanc, lieu d’exception parce que suffisamment éloigné du miroir pour que s’y réfléchisse mon corps en entier. À cet instant précis, dans le reflet de ce miroir qui toujours m’avait semblé trop étroit, le désespoir seul semble me rendre difforme.