Mort à plein-temps

"Leo a treize ans. Il n’a pas peur de la mort, mais de l’éternité. Pour échapper à ce cauchemar, il décide de se suicider. Mais comment faire quand on est un fantôme ?"

Mort à plein temps, c'est d'abord un projet transmedia porté par Ambiances, Elsanime et Belle production. Sélectionné en 2014 aux Cross-video days, il avait reçu un financement en France mais pas en Belgique et n'avait donc pu être réalisé.

Je suis en train de le réécrire sous la forme d'un roman jeunesse, ce qui me permet d'en faire un projet plus adulte que quand il était formaté pour le cinéma d'animation et le jeu vidéo. Je bénéficie pour cela du soutien de Pia Boisbourdain, coach d'auteur.

Fiche

Visuel
Année
2021
Réalisation
Laurent Leprince

Extrait

 

INTERDICTION DE MOURIR

      Cela faisait quatre-vingts-dix ans qu’il était interdit de mourir à Llarbhlei-gogo-gochllan (littéralement “pays dont les roches sont fendues par la vague”), un comté isolé du nord du Pays de Galles, à plus de six heures de route de la capitale, Cardiff. Le maire de l’époque avait pris un arrêté interdisant de décéder sur le territoire de ce petit comté. Il avait même prévu des peines pour les contrevenants. Il va sans dire que la police locale peinait à les appliquer.

     Cette mesure était due à la forte concentration de fantômes dans le manoir d’Osur-huù, qui appartenait depuis treize générations à une vieille famille galloise, les Wush-liptostihrum. Le bruit courait parmi la population locale que “des gens” venaient mourir au manoir afin de l’intégrer en tant qu’esprits. C’est eux que visait l’arrêté.
Le comté vivait de la tourbe et de ses rentes. Pour les Wush-liptostih’rum, c’étaient les rentes ; pour les autres, la tourbe. La région totalisait plus de deux cent cinquante jours de pluie par an. Cela favorisait les plantes capables d’absorber d’énormes quantités d’eau. En puisant l’oxygène, elles empêchaient les matières mortes de se décomposer et formaient une couche compacte de tourbe. Celle-ci chauffait les cheminées de la région - et au-delà.

     Le manoir d’Osur-huù se trouvait sur l’axe routier historique qui relie Londres à Holyhead, port d’embarquement vers Dublin, en Irlande. Au milieu du XXe siècle, une autoroute avait été construite sur une bonne partie de cet axe. Les ingénieurs l’avaient tirée au cordeau, pour faire vite et à moindre coût. Le manoir se trouvait précisément sur son tracé. Par facilité, la voie rapide avait été construite par-dessus celui-ci. Le bâtiment avait littéralement été encastré sous les pilastres du viaduc et condamné à l’obscurité. Seule sa tour, qui culminait à cinquante mètres de haut, en émergeait.

     Les phares du van éclairèrent brièvement la tour du manoir, sur la gauche. La sortie pour Osur-huù surgirait de la brume d’ici un bon kilomètre.

     Aneurin Wush-liptostih’rum, le passager du van, était né au manoir. Petit, il avait pris beaucoup de plaisir à saluer les enfants depuis sa tour. Elle avait été pour lui un terrain de jeu, et la vue sur l’autoroute n’était pas pour rien dans sa passion pour les trains électriques, dont un réseau complexe parcourait aujourd’hui les pièces communes et les couloirs du château.

     Il avait hâte de montrer tout ça à son fils Alwyn, couché dans son maxi-cosy à l’arrière du van. Alwyn, un enfant eurasien à forte composition - x kilos pour y centimètres - était né et avait passé les six premiers mois de sa vie en Chine, chez les parents de sa maman, Jun. Maman dont les doigts étaient crispés sur le volant du van. Aneurin trouvait sa femme particulièrement tendue depuis leur départ précipité de Chine.

     Le tonnerre gronda. Des gouttes grosses comme des balles de cricket frappaient le pare-brise avant de le dévaler en gros sillons. Jun enclencha les essuie-glaces en grommelant. Même poussés au maximum, ils peinaient à évacuer l’eau.

     Un nouvel éclair zébra la nuit. Aneurin comptait mentalement dans sa tête. Il avait douze ans. Son grand-père était debout à côté de lui, devant la fenêtre de sa chambre, d’où ils voyaient le grand arbre, celui sur les branches duquel son frère aîné, Angel était tout le temps fourré. "Tant que vous comptez, il n’y a pas de danger, c’est que l’éclair va frapper loin.", leur répétait souvent leur grand-père.

     Mais un jour, la foudre avait frappé l’arbre sans crier gare, au décompte de “un”. Angel s'était abrité sous son feuillage avec une poignée de moutons pour protéger ceux-ci de la pluie. Quand Aneurin et son grand-père avaient couru vers le tronc calciné, ils avaient retrouvé tous les moutons grillés. Aucune trace d’Angel, qui venait tout juste de fêter ses seize ans. Aneurin fit une grimace en pensant au souvenir de l’odeur de viande carbonisée qui, depuis, envahissait ses narines chaque fois qu’il n’était pas à l’abri pendant un orage.

     La foudre frappa au décompte de "quatre". L’ennemi se rapprochait dangereusement. Aneurin était persuadé qu’Angel avait été emporté par la malédiction. Celle qui voulait que le premier mâle de chaque génération de sa famille disparaisse de mort violente avant sa majorité. Celle qui avait tué le frère de son grand-père, puis son propre père.

     La foudre frappa plus près encore. Aneurin se tassa un peu plus dans son siège. Son regard ne quittait pas l’amulette qui pendait au rétroviseur. Un cadeau de sa belle-mère "pour la sécurité du foyer". Il voyait encore le regard ironique de Jun quand sa propre mère leur avait offert ce "porte-bonheur pour la chance sur la route". Typiquement le genre de croyances qui le rassurait lui, mais ulcérait la scientifique qu’elle était.

— Tu peux ralentir, Sweetheart ? Inutile de prendre des risques, on est presque arrivés. Pense au petit, fit-il avec un regard en arrière pour Alwyn.

     Il se demandait comment elle faisait pour y voir quelque chose, entre l’obscurité, le brouillard et la pluie. Des cahots faisaient valdinguer le véhicule de gauche à droite. Les antennes satellite frappaient lourdement le toit du pick-up qu’ils avaient récupéré au parking de l’aéroport avant de le charger avec le matériel acheté en Chine par sa femme.

     Aneurin sentit l’excitation le gagner en franchissant la grille en fer forgé rouillée qui marquait l’entrée du manoir. Les roues de la fourgonnette couchaient les hautes herbes qui avaient poussé sur le chemin depuis leur départ, six mois plus tôt. Au contraire de Jun, qui avait roulé sa bosse dans le monde, Aneurin était très casanier. Ce séjour chez les parents de Jun était le premier hors de son pays. Il s’interrogeait sur les raisons qui avaient poussé son épouse à leur faire quitter la Chine à la hâte après avoir tant insisté pour s’y rendre, mais se réjouissait de retrouver son chez-soi et sa région chérie.

     Il frotta du revers de la main la fenêtre embuée. En vain. Le brouillard et la pluie obstruaient la vue. Un nouvel éclair le ramena à ses cauchemars d’enfance et à son frère disparu, quand la camionnette pila net.

     Il s’en était fallu de peu. Devant eux, le manoir, ébloui par les phares, semblait se réveiller d’un long cauchemar. Ses fenêtres, étroites et peu nombreuses, ancrées profondément dans la pierre, plissaient les yeux. Elles semblaient avoir été conçues pour laisser passer aussi peu que possible de l’extérieur et défendre l’intérieur. A moins que ce ne fût le contraire...

     Côté conducteur, la jeune femme éteignit les phares et coupa le contact. L’obscurité reprit aussitôt le dessus. Le grondement continu de l’autoroute, en haut des piles, se faisait à présent entendre distinctement.

     Jun ouvrit la portière. Elle déroula son mètre quatre-vingt-quinze et planta énergiquement son haut talon dans l’allée, faisant crisser le gravier. L’ourlet de sa robe blanche ondula quand elle la saisit au niveau des genoux pour éviter que la tourbe ne la tache.

     Aneurin humait de son côté la bruyère en ajustant son haut-de-forme sur sa tête. Il avait toujours adoré cette odeur.  Les  deux pas qu’il fit pour ouvrir la portière arrière du van suffirent à tremper le bas de son pantalon d’apparat.

     Il prit une grande inspiration en soulevant le maxi-cosy dans lequel pépiait le bébé et s’adressa à lui sous le regard tendre de sa femme :
— Home very sweet home. Alwyn, please meet Osur-huù ! Osur-huù, this is my son Alwyn.

     C’est à ce moment précis que retentit, comme chaque jour à la même heure depuis des siècles, le cri d’effroi.

     Instinctivement, Aneurin serra son fils tout contre lui.