Race de Salauds
"Ils sont partout. Des milliers, des millions, des milliards qui grouillent sur la Terre…" Des hommes comme vous et moi, bons époux, bons pères, bons citoyens, bons amants, bons patrons, bons écrivains, bons voisins, bons fils… Et puis, un jour, les choses basculent. Ou tout est là depuis le début, vicié, perverti. Le châtiment, parfois, est au rendez-vous. Pas toujours. "Dieu… Si Dieu existe, dites-moi, où est-il pendant ce temps ? Que fait-il ? "
Auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles, LILIANE SCHRAÛWEN nous offre aujourd'hui une série de textes émouvants ou drôles, souvent dérangeants, parfois caustiques, jamais anodins. On ne sort pas indemne de cette rencontre avec des salauds ordinaires qui, quelquefois, nous ressemblent…"
18 titres dans ce recueil : Race de salauds - Marée basse - Le nègre - Une perle - Un été comme les autres - La vengeance - La marathon de l'enfant noir - Voyages - Boris - Le vieux fou - Une moitié d'homme - Le fou rire - La peur - Le devoir conjugal - L'étranger - L'enfant d'ailleurs - Pour toujours - La mort au bout du couloir.
Fiche
- Visuel
-
- Année
- 2005
- Édition
- QUADRATURE
Extrait
Depuis longtemps, il court. Le soleil est haut dans le ciel, et la chaleur se fait pesante, étouffante et lourde. L'air même est brûlant, un peu comme celui que l'on respire quand un feu de brousse crépite dans la savane et fait trembler l'espace bleu du ciel. Il court, depuis des heures sans doute. La gorge desséchée, le souffle haletant, il continue son effort démesuré. Par moment, il ralentit l'allure jusqu'à une sorte de marche saccadée, parfois même il s'arrête, plié en deux par un point de côté, et il se laisse tomber sur la terre sèche et rouge. Il respire longuement, avec la sueur qui lui coule sur le visage et sur le torse, plie les jambes un peu, baisse la tête, le front appuyé sur les genoux. Quelques instants, quelques minutes. Quand son cœur a repris un rythme normal, quand ses muscles durcis se sont un peu relâchés, quand la douleur qui lui mord le ventre s'est calmée, quand l'eau salée qui lui couvre le corps a séché, il se lève et se remet en route. Quelques pas d'abord, puis la course à nouveau, aussi régulière que possible. D'instinct il a pris l'allure des champions qu'il admire tant et dont il a lu les noms dans les journaux. Les coudes au corps, le buste légèrement rejeté en arrière, la tête bien droite, la foulée longue et souple, il court, un peu reposé, mais la soif est toujours là, de plus en plus forte, et il sait que bientôt l'épuisement le forcera à s'arrêter encore.
Depuis des heures, depuis des jours, il court ainsi, dans la savane aux herbes hautes, sous les frondaisons des forêts-galeries, le long des rivières quand il en trouve, et alors il peut profiter d'un peu d'ombre et trouver de l'eau, et boire. Dans la brousse impénétrable où chaque pas est un danger et une blessure possible, avec les arbres et les taillis serrés, et toutes ces plantes qui poussent sans ordre, et pas une piste, pas un chemin, et les serpents peut-être, et d'autres bêtes, plus grandes, plus terribles, et aussi, au loin, les hommes. Souvent, jadis, il a couru ainsi la forêt, seul ou avec ses amis. Pour jouer à l'adulte, pour chasser quelque hypothétique gibier, et sa mère au village, quand il revenait, le corrigeait en criant sa colère. Mais aujourd'hui, ce n'est pas un jeu. Il ne retournera jamais chez lui. Le village d'ailleurs n'existe plus.
La soif, la faim, la peur le font trembler. Mais il ne veut pas s'arrêter. Il sait que la mort le guette dans l'ombre de la nuit, dans la lumière du soleil, dans le mystère de la forêt, dans l'espace ouvert de la savane bruissante de chaleur, de stridulations d'insectes et de cris d'oiseaux. La mort est en lui, dans sa respiration suspendue, dans son cœur fou qui bat trop vite, dans le vide qui lui tord le ventre et fait danser devant ses yeux des petites lumières semblables aux lucioles qu'il aimait observer, le soir, dans l'ombre de la case. S'il cesse de courir, de marcher vers le soleil au zénith, s'il se couche pour de bon sur la terre brûlante, c'en sera fini de lui. Les fauves mangeront sa chair et les fourmis, en colonnes immenses, viendront nettoyer ce qui restera sur sa carcasse.
Il a peur. Il cherche le Sud où, dit-on, il y a des fuyards comme lui, sous des tentes bleues où l'on s'occupe d'eux. Les tueurs, là-bas, ne pourront pas l'atteindre. Il cherche les hommes, inconsciemment, avec leurs feux et leurs odeurs de cuisine. Il cherche des femmes, des enfants comme la petite sœur tuée sous ses yeux, sur le corps de la mère recroquevillée comme pour la protéger.
Aucun champion olympique, aucun de ces dieux merveilleux dont il aimait à écouter les exploits, il y a si longtemps, quand il était un petit garçon heureux, aucun d'eux, jamais, n'a accompli ce qu'il fait aujourd'hui… Aucun n'a couru ainsi sous le feu d'un ciel presque blanc, sans boire, sans manger, sans repos, pendant des jours. Eux, ils courent pour le plaisir, pour la gloire, pour l'argent. Ils ont des maillots brillants et des chaussures aux noms étranges. Les cris du public les accompagnent, et lorsqu'ils s'écroulent sur la ligne d'arrivée, on les embrasse, on leur donne de l'or, des fleurs et de l'eau. De l'eau… La tête lui tourne, et les larmes se mêlent à la sueur sur son visage noir sali de poussière. Lui, c'est pieds nus qu'il martèle un sol hostile, et personne ne l'attend. Pas de vivats, pas de gloire, pas même de ligne d'arrivée. Juste un but, un désir, un instinct : celui de vivre, de survivre. Coûte que coûte.
Le voici en haut d'une colline, et le paysage s'ouvre devant lui, aride et désolé. Il s'arrête et regarde, et reprend courage. Là-bas, dans le lointain, il aperçoit des fumées qui montent dans l'air calme, et des reflets bleutés brillant sous le soleil. Les fameuses tentes des hommes blancs. Il a presque réussi. Encore une ou deux heures d'effort et il sera, enfin, parmi les siens. Il pourra se reposer, boire, dormir dans un coin, sans crainte.
Avant d'arriver au camp, il y a encore un peu de savane à traverser, et puis une sorte de bosquet, une petite étendue de brousse serrée autour d'un invisible cours d'eau. L'adolescent respire à longs traits, puis il reprend sa course.
Le voici sous les arbres. Il a envie de s'arrêter quelques instants, de chercher cette eau bienfaisante qui ne doit pas être loin, de reprendre des forces, de se rafraîchir un peu. Après tout, maintenant, il sait où il va, et le but est là, tout proche. Il peut bien s'offrir le luxe d'un temps de repos.
Il a trouvé la rivière, claire, fraîche. Il a bu, longuement, a aspergé d'eau son corps épuisé, son visage brûlant. L'herbe, sur la berge, est verte et douce. Comment résister ? C'est presque le paradis, après ce qu'il a vécu. Sa ligne d'arrivée à lui, elle est toute proche. Et la récompense, il peut déjà la goûter ici, dans cette ombre tendre. Il se laisse couler sur le sol et, insensiblement, s'enfonce dans le sommeil.
Alors des ombres sortent des broussailles, des hommes semblables à ceux qui ont saccagé son village, là-bas, si loin. Comme eux, ils tiennent des machettes. Ils s'approchent de l'enfant endormi, si beau tout à coup dans la confiance et le repos, et leurs mains noires s'abattent sur le jeune corps noir, et l'enfant s'éveille dans la douleur et il se met à crier, à supplier, à ramper sur le sol, comme ses frères là-bas, mais il sait que c'est inutile, et il crie, il hurle, les coups de machette lui déchirent la peau, lui ouvrent le crâne, et il a le temps de se dire que, si près de la ligne d'arrivée, c'est vraiment trop bête, puis il sombre dans la nuit.