Les rats

Publié le  28.01.2011

Au premier rat, la mère de Jonathan s'était réfugiée sur les hauteurs d'une chaise bancale.

Au deuxième rat, elle avait grimpé sur la table de la cuisine, un couteau de boucher à la main.

Quand la mère de Jonathan n'était plus parvenue à compter sur ses dix doigts la population grandissante des rats, elle avait hurlé le prénom de son fils.

- Jonathan !

Jonathan n'avait jamais vu autant de va-et-vient chez eux et l'observation de sa mère accrochée aux lustres lui avait fait penser que, s'il leur avait bien fallu vivre jusque-là, c'est qu'enfin quelque chose allait arriver dans leur vie, que la face du monde pouvait encore changer.

Le curé était arrivé dès qu'il avait pu avec son petit seau, son goupillon et ses beaux surplis brodés. Sans perdre de temps, il avait marmonné immédiatement quelques prières entre ses dents. Jonathan pense que s'il n'ouvrait pas trop la bouche c'était de peur que l'une de ces sales bêtes n'aille s'y fourrer. Il avait secoué son écouvillon dans la direction du fils et de la mère, évanouie, sur la table.

Quand ce fut le tour du perroquet, vexé, celui-ci avait secoué ses plumes en s'écriant :

« A bas la calotte ! ».

Les parents de Lucie avaient recueilli cet oiseau il y avait fort longtemps. Ils l'avaient trouvé dans leur jardin, affamé, désorienté. Ils s'y étaient vite attachés malgré un langage souvent choquant probablement à l'origine de son abandon par ses précédents maîtres.
Quand apparaissait, dans son champ de vision, la silhouette noire d'un prêtre, on ne pouvait plus le tenir.

Dans une dernière oraison jaculatoire : « Père que tous soient un !», la pauvre femme avait vu- comme dans le film d'une journée qu'on aurait visionné rapidement dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, elle avait vu clairement la large soutane aspirer les rongeurs, telle un typhon, par la seule magie de l'homme de Dieu.

Aujourd'hui, la mère de Jonathan entend encore leurs couinements mêlés aux fredonnements de la robe à chaque déplacement du prêtre qui marmottait un moment ce qui lui était apparu comme devant être des prières en latin. 
Après son départ de la maison, les traces que laissaient ses grandes  chaussures noires s'étaient mêlées à des centaines d'autres, toute petites.

Jonathan pense que c'est le souffle du Créateur qui avait gonflé de si belle manière la robe de l'ecclésiastique, emporté par la route, vers d'autres lieux à nettoyer.

« Merde curé ! », s'est encore écrié le perroquet, ce matin.

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