Partir à Brest Sans

Publié le  12.02.2018

« Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu, mon micro dans ton *u... Tu te crois sur Radio U ? »

MC Abdel, 11 ans et 3 pommes, in Radio Quartiers Live Circus @ Longueur d'Ondes 2018

 

Partir à Brest Sans

 

La semaine passée, je suis partie à Brest, pour le festival Longueur d'Ondes. Plouf comme ça. Je n'étais ni sélectionnée pour l'un ou l'autre prix, ni invitée pour une rencontre, un débat, une écoute, une émission en direct, une performance radiophonique, une installation sonore, un atelier ou même un DJ set. Pourtant tout y était. Et une fois de plus, tout le monde aussi.

Cette année, je suis donc partie sans pass gratos, ni tote bag offert, sans carton d'invitation au drink d'ouverture du milieu du festival. À vrai dire, je n'avais même pas lu le programme de cette 15ème édition, j'avais juste réservé une immense table au restaurant le Crabe Marteau, parce que ça, c'est le plus important.
Moniek en goguette, sans soutien financier pour les frais de voyage, de catering ou de logement, sans aucun plan logement d'ailleurs, même pas dans une maison sans chauffage comme les autres Moniek, sans avoir été capable de réserver à temps un train pas cher, alors qu'on sait toutes qu'à la fin, on y va quand même à Brest... Partie sans avoir pu non plus conduire nos co-voitureurs à bon port, pour cause de panne de voiture sur l'autoroute et de gobage de coquillages en Normandie... Bref, je suis partie sans avoir dormi depuis... depuis, et je suis arrivée épuisée de tous mes autres projets, comme à chaque fois. Mais je, nous, sommes arrivées, ensemble, et c'est vraiment le plus important.

Première séance au Quartz: pleine d'amour et d'espoir, je laisse, princesse, passer devant nous trois classes d'enfants brestois avant de se voir refuser l'accès à la tant attendue fiction radio de l'Oufipo sur la grande scène. Complet. Peut plus rentrer. Peut pas écouter dehors. Peut pas prendre un café. Cafète encore fermée. De pas en pas, une nouvelle porte close, deux bénévoles aux yeux luisants, ils ont aussi raté Edouard Baer ce matin, et je découvre que Floriane, mon amie à la voix duveteuse est revenue de Montréal pour l'occasion. Que Daniel a quitté son prolifique havre cévenole pour rejoindre l'élégante communion des gens du son. Qu'à chaque séance où je voudrais absolument aller, je retrouverai Isa et Emilie. Et que si je voulais participer à une soirée festive qui réunirait en musique les réalisateur·ice·s indépendant·e·s et les associatifs, il faudrait l'organiser moi-même le jour J, dans un bar à rhum sur la Recouvrance. Le mix officiel étant sold out depuis bien longtemps, restaient le Ptit Minou, le port et le pont, qui savent toujours tirer des liens entre visages et saveurs de tous bords. J'y ai même retrouvé les miens, les autres et leurs sourires des antipodes.

Moi non plus, je ne savais pas qu'à Brest on programmerait « Tacet », cette pièce allemande sur le silence comme acte de résistance, qu'on avait traduite et surtitrée à la belge pour le festival Monophonic en 2014. « C'était tellement bien Monophonic, pourquoi vous le refaites pas ? » Poids sur les épaules, pincement de Coeur, soupirs...

Moi aussi, j'aimerais repartir en Kanaky-Nouvelle-Calédonie faire un projet avec des Aline et des Baleines dedans et moi aussi, je ne sais pas si j'y arriverai un jour...
Et puis, en venant en Bretagne, je ne pensais pas que ma plus agréable rencontre serait un hommage à une personne morte.
Dans les jours qui ont suivi, impossible aussi de me souvenir du nom des interprètes qui partageaient la scène avec Anne-Laure Pigache, tant j'ai été éblouie par la vivacité de sa prestation vocale. Important d'en parler.

J'y suis venue retrouver une bonne vingtaine de représentant·e·s belges (dont une partie s'appelait Isabelle Rey). Dans ce nid de francofans, j'ai navigué sans avoir lu le dernier Syntone, ni le premier, sans avoir envie d'écouter le ton et les envolées philosophi-comiques des stars des ondes de Radio France, ni de subir le Jeu des 1000 euros à l'heure de l'apéro ou le show bon papa de Daniel Mermet à la remise des prix. J'y ai passé quatre jours sans avoir imprimé une seule carte de visite, sans un seul CD de « Camille » ma dernière création, sans même me souvenir de la date de sa prochaine écoute (ce sera à Liège) ou des prochaines scènes avec des Moniek dedans.

J'ai réussi à repartir de ce festival de la radio et de l'écoute, sans avoir mis une seule fois les pieds dans le salon dédié aux longues pièces en compétition. J'ai réussi à prêter l'oreille au fouillis d'émissions de la Marmite et à m'endormir en chaussettes sur les coussins de la Chambre Noire.
J'étais intimement persuadée que j'arriverais à me réveiller à temps pour soutenir la revue sonore coopérative « Le Grain des Choses » lors de la matinée consacrée au podcast. Idem pour la présentation dominicale de la plateforme documentaire Tënk, qui s'ouvre à la diffusion online de créations radiophoniques contre « 50 balles par prod », pour défendre les auteurs indépendants, parce qu'il parait que c'est important.

Contrairement à beaucoup de mes camarades de jeu, je ne me suis pas du tout sentie hyper concernée par la pédagogie sociale et les ateliers radio en milieux subventionnés, en langue locale, avec les enfants, les handicapés, les sans-papiers, les femmes emprisonnées..., ni par les installations sonores dans les cadres dédiés aux Arts Plastiques, encore moins par le Speed Dating avec le gourou d'Arte Radio.

Mais que suis-je donc venue chercher dans cette improbable communauté des gens de radio ? Dans cette grille de rendez-vous professionnels manqués ? Dans ce fourre-tout non éditorialisé ? Dans ces rades dansants qui ferment trop tôt ? Dans ces heures passées à ne surtout pas parler de création avec mes ami·e·s autrices et auteurs de radio ?

Oui, je suis quand même venue à Brest goûter aux crustacés, en pleine année et sur mes propres deniers, mais sans me douter qu'enfin attablée, marteau en main, je défoncerais les crabes tant attendus avec une telle amertume. Car parmi mes presque semblables et tant de vanité, je me suis vue à nouveau prise dans un rapport Vie / Mort très aigu, très immédiat.

Dans la vraie vie, le plus important, c'est que je sois partie en voyage sans mon enregistreur, trop lourd, trop fragile, trop précieux, comptant pauvrement sur le petit dictaphone de mon amie conteuse.

Heureusement, j'avais su prendre soin des liens magiques entre nos Arts de la Parole, nos chemins littéraux, nos abysses secrètes. Et sur base d'un parchemin mouillé, sans l'avoir anticipé, je me suis surprise à écouter, à tourner, à écrire, et aujourd'hui je n'ai plus qu'une envie, vous raconter l'histoire d'Alice, du Crabe et de La Roche.

 

pour Radio Moniek

Carine Demange, avec la complicité d'Alice, Zoé Tabourdiot, Aline Fernande, Leslie Doumerc.

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