Hommage d'Emilie Maquest à Dominique Grosjean - Le billet du comité

Publié le  16.07.2016

Emilie Maquest est comédienne, autrice et metteuse en scène. Membre du comité belge de la SACD, elle fait partie de la délégation à Avignon. Elle avait la mission notamment d’écrire un billet pour BELA sur son expérience de festival. Festival brutalement heurté pour le milieu du théâtre belge, séismé par la disparition de Dominique Grosjean. Emilie Maquest lui rend ici hommage.

 

SUJET à VIF

 

Un Avignon, bien particulier…

J’apprends en ce lieu le décès d’une amie, une magnifique actrice, une grande dame de théâtre.

Ecrire ces lignes c’est l’occasion d’un hommage, une ode, un chant du coeur, un élancement de poitrine à cette passeuse du mot, des mots, des textes d’auteurs.

Une femme qui toute sa vie a fait entendre les mots écrits par d’autres.

Baudelaire disait que « manier savamment une langue, c’était pratiquer une espèce de sorcellerie évocatoire. » Dominique faisait partie de ces gens-là.

J’honore ici l’artisane qui a passé une vie à se former, à chercher, à explorer, à partager, à interroger comment s’approcher au plus près de ces phrases à géométrie variable, de ce drôle de métier qu’est le spectacle des vivants. 
Pour toi, le texte était comme une partition, tu parlais avec malice du pouvoir de l’acmé, de l’apodose, d’inversions, d’omissions, d’accents toniques ou d’insistances. Tu convoquais des mots surannés face à de jeunes adultes hébétés.

Tu partageais ton appétit insatiable du dire qui devient passage dans le corps, une danse avec le verbe, une trouée dans les crânes, un redressement de squelette, une respiration chantée, un humour décalé.

Les mots s’écoulaient de ta voix chaude comme s’ils venaient d’un pays magique où la chose, la pensée, la phrase ne faisaient qu’un. Tu nous parlais de la responsabilité que nous avions à entretenir la langue, la chérir , la dégueuler , la faire nôtre, la faire chair.

Comme passeuse, tu nous apprenais la dérision, tu parlais de l’humain aux 3 B, qui n’est bon qu’à « Boire Bouffer Baiser », de ton amour pour les monstrueux et les personnages de Shakespeare, de Racine, qu’il est jouissif d’empoigner comme des bêtes sauvages. Tu nous incitais à ne pas être trop polis, à dévoiler et rendre plus touchant l’humain car il se vautre souvent, croit vaillamment pouvoir se relever mais finit toujours par s’effondrer.

 

Le destin fait que tu pars et moi, je suis ici, au coeur des remparts. Je longe les pierres qui ont abrité tant de versions de Phèdre, d’Artaud, de Bernhard que c’en est presque risible.

Je pense à toi ,au milieu de ces acteurs qui récitent à l’oreille des passants plus ou moins attentifs  quelques bouts de textes, je pleure et je leur tire la langue. Je pense à l’ironie que tu avais sur ce « marché » de théâtre qui parfois donne envie de gerber.

Putain, qu’est-ce que tu vas nous manquer.

Tu es une vraie sorcière, même à la fin tu pars mystérieuse avec un sac empli de ton savoir et de ton expérience. On avait prévu quelques années pour que tu nous partages encore certains de tes secrets!

Ça ne sera pas le cas,

putain, merde, fait chier

ce qui nous reste, ce sont ces petits bouts de toi,

au milieu de ce monde chaotique,

dans le fracas des écroulements,

des éboulements quotidiens d’humains,

je garde ces morceaux de textes appris par coeur et jetés dans le tas de matelas

je garde ces bouts d’alexandrins que tu récitais comme des incantations

je garde ta force et ta sensualité

je garde ton côté rebelle et retord

je garde ton impertinence face à la bêtise

je garde ta lumière

je garde ta douceur et ta bienveillance pour ces petits cons que nous sommes

je garde ton amour de la liberté

je garde ton besoin d’indépendance

je garde ton côté femme et ton côté petite fille réunis

je garde l’oreille attentive de l’amie

je garde la langue irrationnelle, intuitive, musicale qui tu m’as donné à réapprendre

je garde le lien invisible, indicible que tu tissais entre les choses et les êtres

je garde

je garde

je garde

JE GARDE TOUT !

 

Adieu l’amie, je t’aimais bien tu sais.

Le trou béant, que tu laisses dans ma poitrine, mettra un temps avant de refleurir.

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