Anne-Lise Remacle : "Je fais quelque chose de l’ordre du pas de deux"

Publié le  26.03.2021

Apparues dans les salons du livre et librairies, les rencontres littéraires ont comme objectif de faire découvrir, à une poignée de curieux.ieuses, une œuvre ou un.e auteur.rice à travers les questions d’un.e modérateur.rice. Aujourd’hui, les modérations de rencontres s’invitent en ligne, sur la scène d’un théâtre, chez un fleuriste, ou dans tout autre endroit insolite.

Comment modère-t-on une rencontre littéraire ? Pendant que le Festival Passa Porta 2021 organise de nombreuses tables rondes virtuelles qui célèbrent les lettres belges et internationales, Bela a tendu son micro à la journaliste Anne-Lise Remacle, modératrice devenue incontournable dans le paysage littéraire bruxellois, afin qu'elle nous explique en quoi consiste son métier.

femme blonde avec des lunettes noir et rouge et un pull bleu marine
© Anne-Lise Remacle

Qui êtes-vous ? Quel est votre parcours en quelques mots ?

Je suis Anne-Lise Remacle. Au sortir des études, j’ai d’abord été libraire jeunesse pendant 5 ans, ensuite j’ai opéré une transition vers le journalisme. J’ai fait mes armes en écrivant des papiers sur des contenus musicaux pour le magazine RifRaf, un mensuel gratuit qui n’existe plus aujourd’hui, et des recensions littéraires pour Moustique. Avant de travailler pour Le Vif L’Express/Focus vif, il y a eu 1 an d’interruption où je me suis un peu cherchée sans savoir si j’allais continuer dans le journalisme littéraire. Pendant cette année en friche entre deux journaux, j’en ai profité pour nouer des liens avec des institutions de Bruxelles, avec le PILEn, avec Passa Porta, entre autres, pour me rendre compte de ce qui se faisait dans le paysage littéraire bruxellois. Ces liens m’ont permis d’ajouter d’autres cordes à mon arc. Aujourd’hui, en plus d’être journaliste freelance, je suis modératrice, coordinatrice de la Résidence d’écriture et de traduction de Seneffe, et de temps à autre ce que j’appellerais recherchiste. Cette dernière casquette implique d’accumuler des savoirs et des compétences qui sont à destination d’autres que moi seule dans le milieu littéraire. C’est un rôle qui me tient à cœur, sur lequel il est difficile de mettre une étiquette, je l’appelle aussi « go between » ou « esperluette ».

En quoi consiste votre activité de modératrice ?

Dans le cadre de salon du livre comme la Foire du Livre de Bruxelles, de festival comme celui de Passa Porta ou d’Anima, de rencontres en librairie, je suis invitée par un.e programmateur.rice ou un.e libraire à animer une discussion autour d’une œuvre et d’une/e créateur.rice destinée à ceux et celles qui sont venu.es écouter. L’idée est de s’entretenir avec l’auteur.rice tout en gardant toujours en tête ce public à qui on destine la conversation. Il ne s’agit pas d’une discussion en huis clos avec l’auteur.rice. La plupart du temps, c’est le programmateur du festival ou le libraire qui me contacte et qui balise le choix des participants, des approches, etc. Avec l’expérience, ma force de proposition s’est accrue en proposant des noms ou des textes proactivement. À partir du point de départ thématique établi de concert (ou pas) avec l’organisateur.rice, je m’inscris dans cette ligne soit avec ma sensibilité soit avec ce que j’ai pu découvrir à la lecture des textes. Il est important d’essayer de garder cette ligne tout simplement pour que le public qui a choisi de venir en raison de cette dernière ne se sente pas trahi.

Quels sont les types de rencontre que vous animez ?

En festival, je modère la plupart du temps des formats courts car ce sont souvent des tables rondes multiples avec plusieurs auteur.rices et un thème commun. Dans ces cas-là, on va plonger moins profondément dans le texte et dans la matière du texte, mais plutôt essayer d’extraire chez chaque auteur.rice des points un peu saillants qui vont être communs à plusieurs œuvres. J’aime beaucoup les rencontres longues avec une personne unique en librairie car cela nous donne la possibilité d’entendre le texte, car c’est aussi ça qui va donner envie d’acheter le bouquin. Cela m’est arrivé de modérer des tables rondes plus techniques, comme les « Rencontres de la webcréation » pendant le Festival Anima pour le PILEn, où se sont des retours d’expérience d’œuvre, un questionnement sur la production et donc sur des aspects pratico-pratiques d’écriture et de financement. J’essaye d’éviter les sujets trop polémiques car je suis une modératrice qui joue « avec » et pas « contre », je ne suis pas une modératrice qui a spécialement le tempérament pour mettre de l’huile sur le feu ou souligner les incohérences. En général, je ne modère pas vraiment de débat car je trouve que cela demande un autre bagage et une autre personnalité qui n’est pas spécialement la mienne. Je fais quelque chose qui est de l’ordre du « pas de deux ». Il arrive des cas où je suis invitée à rester très discrète, où je suis juste là pour être une toute petite accompagnatrice de chemin, où j’aide l’auteur.rice à revoir sous un autre angle son livre.

Quels sont les types de public auxquels vous avez affaire ?

Que ce soit un public de festival ou un public de librairie, on est face à des publics très différents. Le public de festival (comme la Foire du Livre de Bruxelles) est confronté à une large offre de rencontres, son choix s’opère parfois en fonction de critères très prosaïques comme le fait qu’une chaise se libère précisément au moment où il souhaitait se reposer ou manger son sandwich. Ce public-là, c’est difficile d’en tenir compte comme étant captif. En librairie, on sait qu’il y aura des habitué.es, des gens qui connaissent l’ADN de la librairie. Il faut en tenir compte. Si j’anime une rencontre avec Nancy Huston par exemple chez À livre ouvert, forcément il y aura une fan base de l’autrice, il ne s’agit pas de l’égratigner gratuitement mais de soigner cette fan base, cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas être en contradiction avec elle ou la relancer un peu ou la piquer gentiment mais il faut d’autant plus essayer de mettre en valeur le texte pour ce qu’il est.

Comment construisez-vous votre expertise ? Avez-vous suivi une formation spécifique ?

Je pense que l’expérience vient vraiment du terrain, à ma connaissance, je ne pense pas qu’il existe en Belgique francophone de vraie école ou workshop qui serait autour de la modération. Un jour, tout simplement, après avoir été à de nombreuses rencontres littéraires et avoir été très attentive à tous leurs aspects méthodologiques, j’ai fini par avouer à haute voix à mon entourage que ça me plairait de le faire, de m’y essayer. Après deux premières expériences plutôt réussies au Vecteur (Charleroi) et au Centre Wallonie-Bruxelles (Paris), j’ai commencé à dire de plus en plus à mes copines libraires que c’était quelque chose dans lequel je me sentais bien, dans lequel j’avais l’impression que j’avais des choses à découvrir et à faire passer. Par rapport à mon métier de journaliste, hors interview, c’est une façon de reconnecter avec le vivant et les lecteur.rices.

Quelles sont les étapes d’une modération réussie ? Existe-t-il un canevas ?

Il n’y a pas forcément un modèle type que je répète à l’identique à chaque fois. Disons qu’il y a certaines habitudes qui s’installent. En termes de conduite, je fonctionne beaucoup par motif ou par mot-clé. Si c’est un.e auteur.rice étranger.e, même en présence d’un.e interprète, je vais écouter beaucoup de podcast ou beaucoup d’archives sonores pour avoir le rythme, l’accent et la voix à l’esprit. Quand j’en ai l’occasion, j’échange avec l’auteur.rice avant la modération, notamment quand des réglages techniques doivent être testés comme la projection d’un powerpoint ou ce genre de chose. C’est un métier qui se fait beaucoup à l’instinct. On a beau avoir très fort préparé sa rencontre, il se passe beaucoup de choses en plateau dont il faut tenir compte. Il faut donc savoir naviguer aisément dans son fil rouge/dans ses motifs, mais ne pas rester bloquée sur l’enchaînement des questions qui avait été prévu en amont. Si on garde à l’idée que l’on va d’abord poser la question 1 parce qu’il est écrit 1 sur sa feuille, ça ne va pas fonctionner avec beaucoup de gens parce qu’ils vont s’étendre sur un point auquel on n’avait pas spécialement pensé comme étant crucial ou essentiel, ou quand il y a deux interlocuteurs, l’interlocuteur B va vouloir prendre un peu de temps pour réagir sur ce qu’a dit l’interlocuteur A. Personnellement, je laisse très ouvert le plateau tout en étant très attentive à ce qui se dit pour pouvoir à un moment donné raccrocher la locomotive aux wagons. Par exemple, en guise d’intro à la rencontre, au lieu de lire le CV des intervenant.es, je vais leur proposer de se présenter eux.elles-mêmes. Par contre, en cours de discussion, si un.e auteur.rice parle subitement d’un élément du livre qui pourrait être sibyllin ou complexe à comprendre pour le public, je n’hésite pas à intervenir comme si j’étais la note de la rédaction entre parenthèses pour éviter que le public ne sache plus où il en est. Ce qui se dit dans la salle est la moitié du travail pour moi. De ce point de vue, l’adaptation en ligne des rencontres est plutôt insatisfaisante. Je le fais encore volontiers pour ne pas perdre la main, mais je ne le sens pas très bien.

affiche avec des mots et des dates vert et moutarde
© affiche du Festival Passa Porta 2021

Quelle qualité primordiale à avoir, quel défaut à éviter ?

Être à l’écoute. Je me considère comme une spectatrice privilégiée de ce qui se dit et n’adopte pas la posture surplombante de celle qui sait comment mener les choses là où elle avait prévu d’aller. Une rencontre n’est pas non plus le lieu pour montrer, dans le chef de la modératrice, ses références et affirmer sa propre vision des choses. En plus d’être attentive à ce qui se fait en plateau, je pense aussi qu’il faut avoir une curiosité sur le sujet, ne pas hésiter à creuser au-delà de ce qu’est le texte pour pouvoir apporter des angles un peu novateurs et pouvoir faire des rebonds éventuels en faisant attention à rester dans le champ de connaissance et de compétence de l’auteur.rice.

Cette activité de modératrice influence-t-elle vos autres activités professionnelles ?

C’est plutôt l’inverse. C’est souvent parce que j’ai eu l’occasion de lire le livre ou d’entendre parler l’auteur.rice ou que je me fais une idée un peu précise de ce dans quoi je m’engage que je vais accepter une modération. Cela dit, la modération est un excellent exercice pour apprendre à faire des liens pour accélérer la pensée, pour tisser des passerelles là où on n’en voyait pas spécialement au départ. Ce tissage de liens vient nourrir ma pratique journalistique afin de pouvoir faire de l’inter-référentiel dans un papier. Toutes mes casquettes sont finalement très proches et très connexes.

Comment se fait-on connaître ? Comment avez-vous construit votre réputation ?

En bossant beaucoup. En acceptant de prendre la balle au bond et de dépanner des gens à la dernière minute. Cela demande parfois un peu d’audace et des nuits plus courtes. En acceptant de se l’avouer à soi-même et de l’avouer à haute voix en disant que si vous avez des rencontres à mener, n’hésitez pas à penser à moi. Je n’ai pas dû le faire autant que ce que j’avais imaginé car à un moment donné je m’étais dit que j’allais taper à la porte des bibliothèques en expliquant qui je suis. Cela a fini par se savoir d’une façon ou d’une autre. Le petit plus que je propose est d’accompagner de manière communicationnelle la rencontre en faisant des visuels moi-même que je poste sur les réseaux sociaux. Cela me tient à cœur que les rencontres que je modère soient promues d’une façon jolie et sympa. C’est presque un package +.

Comment êtes-vous sollicitée ? Êtes-vous présente dans un répertoire d’expertes ?

Je suis tout à fait favorable à la création d’un répertoire, j’avais d’ailleurs commencé à en dessiner les contours avec Silvie Philippart de Foy, Marie-Eve Tossani et Charlotte Heymans. Sur ce répertoire, on pourrait d’une part poster des vade-mecum pour encourager la formation continue en modération, et d’autre part élargir le panel des voix possibles. Faute d’avoir été testés sur un format de rencontre sans trop d’enjeux, il y a plein de gens qui n’ont pas la chance de s’exercer à quelque chose qui leur conviendrait tout autant qu’à moi. Certes, c’est compliqué de faire passer des informations fiables sur la qualité/légitimité de chaque modérateur.rice dans un répertoire, mais au moins on peut y signaler les domaines d’expertise de chacun.e (architecture, LGBTQ, roman noir, etc.) car tout le monde n’a pas toujours toutes les compétences pour animer n’importe quelle rencontre, je ne crois pas aux modérateurs « prêt-à-porter ». Cela permettrait de donner des idées à des gens qui reviendraient systématiquement vers les mêmes. Ce répertoire pourrait être développé de manière à empêcher l’autopromotion bête et honteuse de ceux et celles qui sont toujours sur les premiers rangs, mais on pourrait envisager un système de recommandation de pair.es. Il permettrait ainsi de mettre sur la voie certaines personnes qui ont l’énergie et la passion, et qui n’osent pas s’avouer qu’elles aimeraient faire de la modération. Un répertoire pourrait aussi être un cercle vertueux où par recoupement d’idées certaines personnes pourraient expérimenter et repousser les limites de ce qu’est un simple dialogue dans 2 fauteuils. C’est un métier à continuellement réinventer.

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