La plateformisation du spectacle vivant, abécédaire

Publié le  23.07.2021

Moyens techniques embarqués sur scène, captation des contenus culturels, performances participatives, spectacles sur les réseaux sociaux, etc., le numérique investit de plus en plus le monde du théâtre. Quels sont les nouveaux espaces artistiques ouverts grâce à l’innovation technologique ? Comment l'art vivant peut investir les créneaux digitaux et renverser les scripts établis Ces questions étaient au cœur de l’atelier de la pensée « Nouveaux récits : du spectacle vivant à l’expérience numérique » initié par la French Tech Grande Provence dans le cadre de la 75e édition du Festival d’Avignon, ainsi que d’autres discussions informelles entre festivaliers et festivalières. La critique Sylvia Botella y a assisté. Elle décrypte et complète ce qui s’y est dit.

Pour ce faire, au cœur de l’été, l’idée d’un abécédaire s’est d’emblée imposée. L’objectif ici est d’accompagner le.la lecteur.rice dans son exploration du phénomène complexe – obscur ? –  de la plateformisation du spectacle vivant, et de lui renvoyer en mots et extraits d’entretiens spécifiquement réalisés à Avignon, ce qu’il.elle peut y vivre ou traverser. Parler de la plateformisation du spectacle vivant, c’est aussi parler de sensibilité, c’est affûter le regard et déployer un éventail de nuances pour créer de nouveaux récits et, donc des manières de percevoir. Et surtout d’être au plus près des pratiques artistiques actuelles.

P. comme European Theatre Project Prospero Extended Theatre. « Prospero a pour ambition d’élargir la scène et faciliter l’accessibilité des œuvres, d’autant plus en période de crise sanitaire. Ce qui signifie développer une plateforme OTT de diffusion de contenus tels que les captations des spectacles sur-titrées (français, italien, portugais, suédois, croate, espagnol, polonais, allemand, anglais) et des contenus additionnels (entretiens, trailers, coulisses). Il est important d’avoir en tête que pour les artistes et les institutions qui ont une grande mobilisation internationale, la digitalisation des spectacles n’est pas une priorité. Et bon nombre d’entre eux se posent des questions esthétiques. Par exemple, comment filme-t-on le spectacle Fraternité, conte fantastique de Caroline Guiela Nguyen ? C’est une vraie question. Il n’y a pas une seule réponse possible. Il y en a plusieurs », Serge Rangoni directeur du Théâtre de Liège.

L. comme (inter)liens. « Il y a une évolution plus qu’une révolution me semble-t-il. Cela fait trente ans que les écrans sont présents sur le plateau, que le streaming s’est inventé, que les captations de spectacles se sont développées. Je l’ai appelé de mes vœux lorsque je suis arrivé à la direction du Festival d’Avignon. Nous avons créé les structures administratives nécessaires. Il est vrai que – pardon pour la maladresse de la formulation – la pandémie nous a aidés. Ce que nous avions mis au point de manière expérimentale s’est banalisée. J’en suis ravi. Je pense qu’il n’y a aucune rivalité entre les écrans et la scène. C’est une question qui n’en est plus une. Il y a une porosité extrêmement grande entre la présence réelle et la présence difractée des écrans. L’une renforçant l’autre. Je suis ravi de voir que les épisodes du feuilleton théâtral Hamlet à l’impératif que je mets en scène au festival sont en streaming libre. Beaucoup de personnes les voient. Certains d’entre eux voient la suite en présence réelle. Ou bien, c’est l’inverse. Je crois que ça développe la passion pour le spectacle vivant », Olivier Py directeur du Festival d’Avignon.

A. comme auteur.rice. « La plateformisation de la culture pose beaucoup de questions en termes de droits d’auteurs, de propriété intellectuelle. Ce n’est pas un chantier que mène directement l’Institut Français. Néanmoins, nous nous y confrontons. La question de la mobilité internationale soulève ce point. Nous sommes très mobilisés. Comment la législation va-t-elle évoluer et aider à rémunérer les artistes dans ces nouveaux formats ? C’est un combat diplomatique très important. Notamment, lorsqu’on parle de diffusion sur les plateformes monopolistiques, américaine ou chinoise. C’est un grand combat de défendre la propriété intellectuelle. La France l’a fait à d’autres moments. Je pense par exemple au prix unique du livre », Agnès Alfanderi directrice du département numérique à l’Institut Français.

T. comme transmutation. « Il serait intéressant que le secteur des arts de la scène se penche sur la fabrication du prototype – qui est une des spécificités du monde numérique. L’approche essai/erreur nous permettrait de sortir de la logique : créer un objet parfait et le diffuser. Bien évidemment, c’est très complexe : les artistes sont amenés à présenter des œuvres avec des imperfections aux publics et institutions. Cela introduit des moments de fragilité. Cependant, c’est un terrain propice à l’innovation : les artistes testent. Ce qui signifie qu’ils sont plus proches de l’œuvre, des publics. Cela permet aussi, toute proportion gardée, d’avancer sans moyens industriels. Il est important de garder à l’esprit qu’en digitalisant le spectacle vivant, nous utilisons forcément les services des entreprises les plus capitalistes au monde : Amazon, Apple, Microsoft », Éli Commins directeur du Lieu Unique, scène nationale de Nantes.

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F. comme Festival Expériences. « Le Festival d’Avignon a la chance d’avoir un fonds de captations de spectacles de plus de 20 ans. La mémoire audio-visuelle du spectacle vivant mondial est à Avignon. Qu’en fait-on ? Nous avons créé la plateforme de diffusion numérique FXP – Festival Expériences. Dans le cadre du programme Un Rêve d’Avignon, les spectateur.rices du monde entier peuvent accéder à des contenus gratuits et éditorialisés, et se laisser guider par Olivier Py, Caroline Guiela Nguyen ou Angelica Kidjo dans leur histoire, passé, présent et avenir. Caroline Guiela Nguyen est une jeune artiste. Contrairement à Olivier Py, elle a moins de matériaux disponibles pour documenter son parcours. En revanche, elle a produit des contenus natifs qui accompagnent ses spectacles. C’est moins le contenu natif que sa manière de travailler qu’on met en avant ici : comment réalise-elle un film ? Comment fait-elle des allers-retours entre la scène et le cinéma ? Tandis que Angelica Kidjo a déjà accompli un long parcours. Cependant, elle a présenté seulement Femme noire de Leopold Sédar Senghor dans la Cour d’honneur du Palais des papes au festival. Cela peut paraître peu au regard de l’histoire du festival. Mais à travers la musique, elle revendique la parole, le texte. Et surtout le geste qu’elle a posé avec Isaach de Bankolé au festival est fondamental », Paul Rondin directeur délégué du Festival d’Avignon.

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R. comme (nouveau) récit. « Il n’existe pas d’art numérique en soi. Ce n’est pas une discipline en soi. Peut-être qu’à l’intérieur des disciplines, ce langage permet de créer des ponts, des hybridations. On ne se pose pas la question du numérique, elle s’impose à nous. Elle travaille sur la question des formats, des supports, des nouveaux imaginaires, tout en permettant d’inventer de nouveaux récits », Jonathan Thonon responsable des projets européens et de l’innovation au Théâtre de Liège.

M. comme monde. « Notre relation au monde se manifeste dans la non-binarité (ou non séparation). Il n’y a pas d’un côté le numérique et de l’autre le non numérique. Ils sont juste des territoires différents. Le lieu de création institutionnel doit être le refuge des frictions. Et la possibilité d’ouvrir à la nuance et au pluriel. Lorsque nous – Jonathan Debrouwer, Arthur Harel et moi – avons pris la direction du Ballet de Marseille, nous avons dit la danse contemporaine, c’est aussi ça : la coexistence, l’empilement, la porosité et la transmission des savoirs », Marion Brutti codirectrice du Ballet de Marseille et membre de (LA)HORDE.

I. comme influence. « À l’échelle mondiale, si l’on observe les pratiques culturelles des plus jeunes, elles sont de plus en plus numériques. Ce qui signifie que si nous voulons continuer à diffuser de la culture et toucher de nouveaux publics, nous devons investir les canaux digitaux où sont les usagers. Je pense que la plateformisation de la culture est une bonne chose. Pour deux raisons. D'une part, c'est une nécessité. Les plus jeunes générations se nourrissent sur les plateformes. Nous devons être collectivement vigilants à ce qu’est cette culture sur ces plateformes. Si nous dénigrons ce qui est disponible sur les plateformes, c’est prendre le risque de laisser fleurir des contenus qui ne sont pas d’une qualité extraordinaire. Par conséquent, nous devons nous battre et convaincre les opérateurs et acteurs culturels traditionnels combien il est important qu’ils soient présents sur les plateformes avec leur exigence de qualité. Sinon, nous aurons d’un côté, une espèce de culture ultra élitiste, de niche, de plus en plus âgée dans les théâtres et les cinémas. Et de l’autre, une culture d’une grande médiocrité sur les plateformes. D'autre part, c’est un enjeu d’influence. Notre métier, c’est de défendre les positions françaises, intellectuelles et politiques au travers de la culture. Nous considérons qu’à travers sa culture, sa langue, sa littérature, son cinéma et ses artistes, un pays influence, rayonne et défend des valeurs et des idées. Nous, en tant qu’instrument d’influence, si nous ignorons la création numérique et la digitalisation de la culture, nous passons complètement à côté de notre mission d’influence », Agnès Alfanderi directrice du département numérique à l’Institut Français.

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A. comme alliances. « Il va s’opérer un rapprochement des filières audiovisuelles, numériques et du spectacle vivant. Il va falloir que nous apprenions à travailler ensemble. Nous, opérateurs et acteurs du secteur culturel et artistique, nous savons produire du spectacle vivant, nous connaissons la composition des publics, le travail de relation publique. En revanche, en ce qui concerne la production numérique et audiovisuelle, nous ne sommes pas opérationnels. C’est normal : à chacun son métier. Ils ont besoin de nous et nous, d’eux. Nous sommes dans un calendrier propice à l’invention, à l’agrandissement de l’expérience et de l’offre », Paul Rondin directeur délégué du Festival d’Avignon.

T. comme (nouveau) territoire. « Je ne crois absolument pas à tout ce qui tenterait de capter le théâtre ailleurs qu’au théâtre. J’ai toujours beaucoup de mal avec les films de théâtre même si on me dit qu’on a fait beaucoup de progrès et que je les vois. Rien ne remplacera jamais l’expérience unique d’être dans une salle avec d’autres personnes qu’on ne connait pas. Et d’éprouver malgré tout quelque chose d’une foule commune. Pour autant, je ne suis pas réactionnaire. Je pense qu’il faut envisager le film de théâtre comme un nouveau territoire à réinventer, un peu comme la création radiophonique l’a fait. Allons-y ! Ne nous limitons pas à la forme dramatique ni au film de théâtre. Inventons de nouvelles formes. Et saisissons-nous des questions ! Comment un comédien peut-il jouer sur Instagram ? Comment la stratification des messages sur les réseaux peuvent-ils créer de la narration ? Même si je pense que ce type de création est générationnelle », Laurent Gaudé auteur.

I. comme intention. « Lorsque je réalise un film, je laisse une très grande liberté aux acteurs, j’abandonne même certains de mes droits. Je les laisse vivre devant la caméra. Ils savent mieux que moi ce qu’ils doivent faire. Au théâtre, c’est différent. J’adore diriger les acteurs. J’y trouve une autre liberté. Peut-être parce que je m’y sens plus néophyte. Cependant que ce soit au cinéma ou au théâtre, je raconte la même histoire. Je suis un conteur », Kornél Mundruczó réalisateur et metteur en scène du spectacle Une femme en pièces.

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N. comme niche. « Filmer le théâtre et le diffuser en streaming (ou non) sur la plateforme Auvio de la RTBF permet de transmettre un patrimoine culturel et artistique, et constituer une mémoire filmée très utile pour les écoles et les universités. Il permet également de toucher des publics empêchés – personnes malades, à mobilité très réduite, très âgées, hospitalisées détenues. Cependant, je suis convaincu que ça touche un nombre de spectateur.rices limité, sur un temps limité. Ceci étant dit, je pense que les perspectives concernant les disciplines dites "de niche", telles que les musiques anciennes ou l’opéra, sont plus grandes. Le (live) streaming de concerts de musique ancienne ou d’opéra peut fédérer de grandes communautés sur le net. Au final, je crois davantage aux potentialités du numérique comme médium de création : nouvelles dramaturgies, augmentation de l’œuvre, nouveaux dispositifs de rencontres des publics. Je pense, entre autres, aux créations sur Zoom, Instagram, Facebook : Marion Siéfert, Arthur Nauzyciel », Fabrice Murgia auteur, metteur en scène et comédien et ex-directeur du Théâtre National Wallonie-Bruxelles.

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