Dédicacer, c'est un métier

Publié le  11.03.2017

Dédicacer, c’est un métier.

 

Cher lecteur de mes bandes dessinées, j’ai envie de te connaître mieux. Ton avis m’intéresse, ce que tu as aimé, ce que tu n’as pas compris, ce que tu crois imaginer de la suite de mes histoires, et souvent, tes compliments, ton émotion à me rencontrer, ou à me rappeler ce pourquoi je fais mon métier, m’aident à progresser. Voilà pourquoi je vais parfois dans des  festivals, « pour rencontrer mon public » dit mon éditeur. Gratuitement, bien sûr, puisque cela fait « ma promotion ».   

Mon public… n’est pas celui d’un autre. Ecrire et dessiner un livre, c’est un marathon solitaire et silencieux, qui se partage avec toi qui le lit, en une petite heure, plus si tu t’attardes sur quelques cases. C’est une relation confidentielle d’auteur à lecteur, de personne à personne, sans égale. Tous les auteurs sont lecteurs, l’inverse est plus rare.  

Nous nous rencontrons donc dans un espace public, de chaque côté d’une table, et le livre au milieu. Tu attends le plus souvent que je l’ouvre, que j’y fasse un dessin improvisé, sur la page de garde, pour te prouver peut-être que si une machine en a imprimé les pages, un être en chair et en os les a dessinées. L’auteur derrière les cases est un personnage que tu te plais peut-être à imaginer comme un dieu présent partout, visible nulle part. Les masques qu’il endosse, pour préserver son mystère, renforcent le désir de les arracher. Le moment de la rencontre est l’instant-vérité ou tu compares le portrait imaginé de l’auteur derrière les cases à la personne humaine. Et c’est vrai que cette vérité de l’instant donne un cachet personnel, inimitable, qui rappelle cette confidentialité, qui fait ton plaisir fugace, oserais-je le dire… intime. 

Dit comme ça, le tableau semble idyllique. J’ai envie de te rencontrer, et toi tu viens, le plus souvent me féliciter. Cela fait des années que les auteurs de bande dessinée t’ont habitué toi, le fan qui s’est déplacé, a acheté mon album, payé l’hôtel et l’entrée du festival ou du salon du livre, fait la file des heures durant, dans le froid, la pluie et le verglas, à recevoir le Graal recherché, ce cadeau bonus et gratuit: une dédicace dessinée sur un coin de table par ton idole, ton serviteur. 

J’ai été cette personne-là, qui te sourit fatigué, avant d’accoler ton prénom à une formule impersonnelle, à côté d’un vague portrait de ton personnage préféré. Lequel, l’après-midi passant,  se mue progressivement en un bégaiement graphique, comme un poème répété mille fois par téléphone arabe, devient inaudible ou obscène. Mais tu es gentil et tu me dis à chaque fois merci. 

Oui, je comprends ta frustration, ton envie, ton espoir, après ce parcours du combattant, d’obtenir, de réclamer, ou d’exiger plus qu’un bonus formaté, mieux qu’un  geste commercial. Tu veux une preuve unique, personnelle, à la hauteur de l’attachement personnel que tu me portes.  

 Ainsi, Toi, ou ton frère, ta soeur ou ta mère, et dans mon cas, le plus souvent ta copine, (pendant que toi, tu faisais la file devant un autre de tes auteurs préférés) m’ont déjà demandé un petit dessin vite fait de Violette nue, de Bidouille en infirmier, les deux qui s’embrassent,  de Julie de face, pas de profil, en couple, en décolleté, en pied et/ou à poil, d’une femme comme vous savez si bien le faire, ou vous voyez ce que je veux dire, mais de préférence sans mon prénom, juste signée. Bref quelque chose qui sorte du conventionnel profil de tête, quelque chose de tabou. Et après tout, toi qui as vibré à mes personnages, tu es bien en droit de fantasmer sur mes personnages. Tu as payé ta came, et tu veux encore kiffer, encore et davantage. What the fuck ?

C’est vrai que c’est pas tes affaires, le gars qui jette son dessin sur une feuille blanche à la sortie du stand, parce qu’il est trop bâclé. Ni celui qui revend sur eBay, la page découpée de l’album. Toi, tu ne ferais jamais ça. Les impolis, cela existe, des profiteurs aussi, mais pourquoi toi tu devrais être pénalisé par une minorité de collectionneurs acharnés, (toujours les mêmes, on les connaît tous) qui se revendent entre eux les plus réussies ? Toi, tu ne vas pas sur ces sites spécialisés de revente, qui gonflent le stock la semaine suivante d’un festival. Et puis, il y a le respect du lecteur, du consommateur. Tu l’as payé ton album, ton entrée au festival, tes frais de séjour, ton déplacement, et c’est ta propriété maintenant. Et enfin, c’est une tradition, tout le monde fait ça, depuis les années septante. C’est un dû, s’est exclamé un jour un admirateur frustré.

C’est vrai que les profiteurs ne sont pas la majorité. Et que tu crois vraiment que cela fait ma promotion, que cela ne me coûte rien, juste un tout petit dessin… et comment te dire que pour moi, l’important c’est la rencontre… pas le dessin. Car dessiner est un acte intime, solitaire, et le faire en public m’apparaît toujours impudique ou exhibitionniste. Franchement, j’ai vraiment essayé de jouer le jeu, mais… quand je dessine, je regarde ma feuille, pas le lecteur. Bref, ce n’est pas une rencontre, c’est juste un rendez-vous avec moi-même. Et je dois l’avouer, même si un croquis improvisé permet parfois de s’étonner, s’il est vraiment réussi, j’ai envie de le conserver. Et s’il est raté, j’ai honte de le donner.

Bon, OK, je suis un romantique, un écorché vif, une exception. Avec la maturité, j’ai même essayé d’être professionnel, de répondre à ta demande, sans états d’âme, mais… outre le fait que le temps paraisse très long dans ce cas, il n’est pas rétribué. Et dans cette époque ou tout se vend et tout s’achète, sauf la culture sur Internet, (qui achète encore un disque, un film, une série?) il est de plus en plus difficile de vivre de son métier. Et « rencontrer son lecteur » devient presque un investissement. Ou un luxe narcissique, c’est selon. Aucun festival de BD n’existerait sans séances de dédicaces, aucun ne paie pour ça. D’ailleurs, serait-ce intéressant d’en faire une transaction financière ? Cela ne perdrait-il pas tout son sens ? Et d’abord combien vaut une dédicace ?     

Dernièrement, Millon & Associés a adjugé en salle de ventes, une esquisse de Julie en page de garde à 400€, et quelques autres albums dédicacés entre 70 et 300€. L’une d’elle avait été faite à un journaliste qui avait reçu l’album en service de presse, et m’avait interviewé. J’ai découvert depuis des sites spécialisés de revente des dédicaces (et c’est pratique, pour éviter les scrupules, le prénom de la dédicace est flouté ). À chaque festival, les stocks se gonflent de « nouveautés ».

On sait tous aujourd’hui que la BD bat les records de vente dans les salles de vente pour les planches originales. Une partie vient de « collections privées », où on retrouve la dédicace à mon ami machin d’un auteur déjà mort. Moi aussi j’ai donné au début de ma carrière des planches à mes vrais amis. Certaines ont été proposées en vente publique, l’ami m’envoyant des fleurs pour me prévenir. (Enfin, métaphoriquement.) C’est la crise, il ne pouvait pas faire autrement. Et puis, c’est normal, c’est le marché actuel. Et cela fait la cote d’un artiste…

L’autre jour, un libraire m’a téléphoné en me demandant quand je venais dédicacer chez lui. Comme je me désistais poliment, il m’a demandé « comment voulez vous que je m’en sorte? » Cela m’a rappelé un débat avec un organisateur de festival qui se lamentait de cette vague montante de dédicaces payantes, en provenance du Nouveau Monde. Mais vous allez tuer le marché. Et le lecteur, vous y avez pensé? Déjà qu’on a pas assez de budget pour organiser les festivals, comment voulez-vous qu’on fasse si les dessinateurs demandent à être payés? On n’a pas les budgets. Et moi comment vais-je vivre si je ne peux plus organiser de festivals ? Vous savez, la dédicace, c’est un métier. 

 

Bernard Hislaire

 

PS. 

Dernièrement, au festival d’Angoulême, j’ai fait une séance de signatures. Les lecteurs étaient prévenus que je ne ferais pas de dessin mais que j’accorderais à chacun dix minutes pour poser des questions, se parler. Il y avait une majorité de lectrices, beaucoup très timides, mais étant d’un naturel bavard, je n’avais aucune  difficulté à lancer la conversation. Aucune ne se ressemblait. Il y eut des moments d’émotion, certaines ont pleuré, d’autres ont ri. Personne n’a semblé déçu. Au contraire. De vraies rencontres. Uniques, souvent magnifiques. Certaines se poursuivent par mail. 

Ah oui, en sortant du stand, il y a bien eu quelques demandes de dédicaces dessinées. Dites-moi quel est votre prix ?      

 

 

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