Muses - « Coconut »

Publié le  26.02.2014

J’attends Kashi à l’angle de la rue des Fleurs. Elle ne s’appelle pas officiellement comme ça, mais je ne parle – toujours – pas indien, et c’est le nom que j’ai décidé de lui donner, à cause des petites marchandes et de leurs ballots en osier de fleurs éclatantes. Leurs vêtements ont beau chanter des couleurs chatoyantes, leurs yeux sont tristes et leurs visages neutres. C’est ça qui m’a le plus marquée en arrivant à Goa: les Indiens sourient rarement. Mes parents adoptifs m’ont appelée Laetitia, “allégresse”, et j’ai grandi en éclatant de rire à tout va. Alors quand j’ai rencontré Kashi, “le lumineux” sur le net, je me suis dit que nous étions faits l’un pour l’autre. Il ne m’a fallu que quelques mois pour sauter dans un avion et tout laisser derrière moi parce qu’il voulait m’épouser et fonder une famille dans les traditions indiennes.

Il arrive à la hâte, ses grands yeux verts impatients:

– Viens, j’ai une surprise pour toi.

Il me prend la main et on se met à remonter la rue en évitant les vélos et leurs chargements à l’équilibre précaire, en slalomant entre les étals. Au début, les odeurs et les motifs me donnaient le vertige, je pensais renaître dans ce pays d’où je suis partie enfant. Mais le parfum des épices s’est atténué au fil des mois et le goût de la pluie belge a commencé à me manquer.

Kashi écarte les pans d’un rideau de lamelles de plastique et me fait entrer dans une pièce où résonne une cacophonie animale. Dans des box, des chiots, des chatons, des poules, des rats, et des passants au pas, pointant du doigt l’une et l’autre bestiole grouillante pour réjouir les enfants. Je me demande ce que je fais là: je viens de terminer la classe à l’Alliance française et j’ai du travail pour préparer celle de demain. Habituellement je reste à l’école jusqu’à ce qu’elle ferme, la famille de Kashi ne voyant plus d’un très bon oeil ma présence sous son toit et nos projets de mariage depuis qu’ils ont découvert que je n’étais pas hindoue.

Il s’arrête devant un box où jouent des petits chatons. Il se penche et en prend un. Il est blanc, avec deux petites taches noires sur la tête.

– Regarde comme il est mignon!

Je me demande où il veut en venir. Il me le fourre dans les bras.

– Tiens, il est à toi.

Je n’ai pas d’autre choix que de prendre le chat qui se love contre ma poitrine, déterminé à se faire adopter. Je le caresse dans le cou et son ronronnement me fait fondre comme il faut. Mais le regard haineux de la mère me revient en mémoire et je dis:

– Je ne peux pas le prendre.

– Pourquoi? Tu auras de la compagnie! Tu dis toujours que tu te sens si seule!

Je sonde ses yeux confiants:

– Tu as parlé à tes parents?

Kashi hausse les épaules, négatif:

– Pourquoi?

Je soupire, triste.

– Je repars en Belgique dans un mois, Kashi! Je ne peux pas prendre cet animal!

– Mais regarde comme il est adorable! On ne dirait pas une noix de coco? Reste, allez, appelle-le “Coconut”!

C’est dans cette animalerie que je prends conscience du fossé qui nous sépare.

– Tu l’appelles “Coconut”, tu te convertis et…

Je n’écoute pas la suite. Les cris des animaux emplissent mes oreilles et Coconut se fourre dans mon foulard comme pour m’empêcher de le laisser derrière moi. Kashi m’apparaît comme une petite marionnette sourde et impuissante qui n’entend ni ce que je lui dis, ni ne fait un pas vers moi. Je tourne les talons et m’enfuis de l’animalerie, laissant Kashi à ses rêves et Coconut tout contre moi.

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