Qu'est-ce que vous faites comme métier, mademoiselle ?

Publié le  09.12.2013

J'ai lu récemment sur Facebook, une réflexion postée sur un mur :
"If you ask yourself why ARTISTS charge "so much" for performances... We don't get paid vacation, we don't get paid sick days, we don't get bonuses for outstanding performances nor for Christmas. We don't have insurance plans nor do we qualify for unemployment. We sacrifice our family on special days so that we can bring happiness to others. Illness or personal affairs are not excuses for a bad performance. Next time you ask, remember that ARTISTS are ARTISTS because of the love of music & art but that love doesn't pay debts. Re-post if love artistes"

C'est vrai, en fait, quand on est artiste, on a souvent droit, si pas à rien, en tout cas à pas grand-chose. Pas de chèque-repas, ni de 13ème mois, pas d'assurance complémentaire ni d'abonnement GSM ou de transports en commun gratos. On passe le plus clair de son temps libre à essayer de comprendre ce que l'ONEM ou la FGTB nous veulent encore avec ces courriers bizarres qui font subitement irruption dans notre boîte aux lettres pour nous demander de venir tel jour à telle heure avec notre dossier « Je cherche du boulot ». Donc oui, en fait, on nous prend pour des glandeurs. Probablement des profiteurs aussi, tant qu'on y est. 

 
J'ai réfléchi un peu et je me suis souvenue que, quand vers l'âge de 23 ans, j'ai enfin pu verbaliser le fait que je voulais devenir réalisatrice, un ami m'a demandé, en faisant une légère grimace mi sérieuse, mi moqueuse : « et quoi ? Tu vas épouser un médecin ou un riche héritier ? ».

Finalement, je n'ai épousé personne du tout parce qu'il paraît que ça ne change rien par rapport au payement des impôts. Si ? Mais soit, cette question m'a longtemps poursuivie, entre les « qu'est-ce que vous faites comme métier, mademoiselle ? » et les « Waouw, réalisatrice ! et vos documentaires passent à la télé ? ».

Je me souviens aussi d'un épisode interpellant à l'occasion du long examen d'entrée dans l'école artistique que j'ai faite, lors d'un entretien avec celui qui fut l'un de mes professeurs. Il était plutôt confiant quant à ma rentrée dans cet établissement réputé. Il m'a tout de même dit, histoire de me rassurer, sans doute : «  si ça ne marche pas, n'hésitez pas à retenter l'examen l'année prochaine ! - un peu comme s'il s'agissait de gratter un billet de loterie le soir de Noël. En attendant, vous pouvez peut-être vous inscrire dans une autre école d'art. « Le 75 », par exemple, en photographie ». Et, scrutant mon dossier, il rajoute : « Bon, ce sont des études très chères, mais votre père est avocat,  n'est-ce pas ? », avec ce grand sourire confiant à la « vous irez loin, mademoiselle ».De toute façon, je n'ai jamais vraiment eu envie d'aller « loin ». Juste d'aller où je veux. Je me suis dit, à ce moment-là, qu'il ne servait à rien de répondre à cette affirmation. Je crois que j'ai souri bêtement, comme l'on sourit quand on a 19 ans et qu'on croit ne pas avoir les mots justes.

Auteur = artiste = sans statut = chômeur. Mmmh. Ça laisse à réfléchir… Quand je me suis inscrite auprès d'un syndicat comme demandeuse d'emploi, à l'issue de mes études de théâtre, j'ai expliqué que je prétendais au statut d'artiste. On m'a répondu « le statut d'artiste n'existe pas, mademoiselle. On n'est pas en France, ici. C'est en fait celui des handicapés ou celui des bûcherons, qui est octroyé aux artistes ». Mmmh. Ça rend perplexe… « Qu'est-ce qu'elle veut dire, la madame ? », me suis-je demandée…

Quand j'ai inscrit mon fils à la crèche communale, on m'a demandé quel était mon statut, étant donné que le coût de la crèche est établi en fonction des revenus des parents. « Artiste, j'ai répondu, réalisatrice ». « Ah, m'a-t-on dit, « C'est super ! Vous passez à la télé ? » (mmh, non…) puis, « ça ne va pas être simple ! Mais ne vous inquiétez pas, on va s'en sortir ! ». Je ne m'en suis pas vraiment fait, je me suis par contre posé de sérieuses questions en rassemblant trimestriellement mes extraits de compte et encore plus quand le service de comptabilité communal s'est mis à enquêter sur ma petite personne pour savoir ce que j'avais bien pu faire les 5 jours du mois de juillet où je n'avais été payée ni par le chômage, ni par un potentiel employeur. « Vous avez forcément touché de l'argent quelque part, non ? ». Fallait-il lire entre les lignes : « ou bien vous essayez de nous arnaquer, mmh ? » ?

Les pétitions circulent sur le net en ce moment. Entre les nombreux débats sur « est-ce qu'on va payer plus pour les soins de santé » et « est-ce qu'ils ne vont pas nous baisser la pension ? », on trouve les « qui se décidera enfin à nous déclarer un statut digne de ce nom » ?

À force de me sentir exclue d'une société dont je ne voulais pas forcément, d'être victime de suspicions de part et d'autre, j'ai préféré me mettre en quête d'un CDI. Oui, un C-D-I !

« Ça c'est bien, ça ! C'est super, c'est la sécurité, ça, le CDI ! C'est un contrat en or ! », m'a dit mon beau-père, surgissant subitement des tréfonds de son canapé Ikéa, avec ce petit regard qui traduit une pensée profonde et dissimulée : « ils vont peut-être tous finir par se ranger… gnac gnac gnac !».

Mais quel est l'intérêt de monter dans le train et de ne profiter en rien du voyage, mmh ?

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