Reflets de l'air du temps

Publié le  20.06.2011

                       Bondage. « Un corps encordé n'est pas un corps » est l'article de foi du bondage. Apparu au Japon, le bondage s'affranchit de son origine martiale et devient un art du ligotage érotique extrêmement stylisé, croisant souci esthétique et ingrédients sexuels. Sorte d'ikebana appliqué au corps qu'il emprisonne sous un réseau de cordes, le shibari ou kinbaku tient d'une cérémonie codifiée où prédominent la beauté des tressages, les figures de style, la création de positions (aigle, crevette…). Trajet énergétique des cordes et des nœuds, alphabet de motifs, emmaillotage des seins, resserrement des chevilles sur les cuisses, poignets menottés, suspensions aériennes, pose de bâillon, de bandeau, cire de bougie… l'espace du corps se recompose. Le, la bondagé(e) se recentre et se dissout, faisant monter sa jouissance le long de la musique des cordes qui cadenassent son corps. L'art du ligotage a ses fleurs de rhétorique, ses choix stylistiques (symétrie ou asymétrie, types de nœuds, harnais partiel ou total), ses formes géométriques (les losanges du kikkou évoquant les écailles de carapace d'une tortue). Passant en Occident, le bondage s'allie aux pratiques SM, déplaçant sa fonction rituelle au profit de jeux de domination. Son coup d'envoi est donné dans les années 1950 par John Willie, dessinateur de 'Gwendoline', et par l'actrice Betty Page. Les cordes de chanvre ou de jute, puis les lanières en cuir, les chaînes en métal créent de véritables blasons corporels, des cartes du Tendre. Des photos de Jeandell, d'Unica Zürn ficelée par Bellmer aux collégiennes et geishas d'Araki, le bondage réinvente un autre rapport au corps, d'autres trajets érotiques. L'envol naît de l'immobilisation forcée, l'exacerbation des sens s'appuie sur leur privation (yeux bandés, bouche bâillonnée), l'ivresse d'une sortie de soi jaillit d'un corps encordé, désaxé, soumis à des recompositions anatomiques qui sont comme des renaissances.

 

          Masochiste. Répond à la définition du masochisme social ou moral toute personne qui recherche une position victimaire dans la vie quotidienne. Caracoler d'échec en échec est la seule réussite qui la grise. Le « qui perd gagne » et autres tourniquets de la logique n'ont plus de secret pour elle. Mais le Saint Graal que convoite le masochisme sexuel est d'une tout autre nature. Avec un bourreau officiant en position de maître, il s'agit d'expérimenter une montée aux extrêmes, jusqu'à repousser les limites psychiques et physiques. La douleur corporelle, l'humiliation mentale sont délices : son alambic transmue la souffrance en jouissance. Surdouée du paradoxe, c'est au faîte de l'esclavage que la victime masochiste conquiert sa liberté. Comme le chante Mylène Farmer 'Plus le corps est entravé plus l'esprit est libre'. La scène SM qu'elle dispose a cinq piliers : la toute puissance du fantasme et du scénario, le facteur suspensif, le caractère démonstratif, exhibitionniste de la douleur éprouvée, la spirale de la provocation, l'obéissance surjouée au maître et sa mise au défi. Les catégories qui la cernent sont deleuziennes : 1° sous son apparente monotonie, la sempiternelle répétition des sévices est différentielle, métamorphique car réitérer, c'est déplacer, 2° elle explore des devenirs animaux, devenir chien, pony girl, pony boy, des devenirs objets (table, lampe), 3° elle se construit un Corps sans organes qui congédie le Je, 4° dopée à l'exponentiel, les passages à la limite qu'elle traverse se font sans filet. Une touche d'aristotélisme s'ajoute parfois au tableau : goûtant tout ce qui dissémine l'ego, elle joue et retraverse des traumas, des scènes infantiles au fil de compulsions qui libèrent une catharsis. De 'Mademoiselle Julie' de Strindberg à 'La Pianiste' de Jelinek, de 'Portier de nuit' aux films de Robbe-Grillet, d''Histoire d'O' aux romans de Mandiargues, l'adepte de la soumission recherche l'asservissement avec une soif mystique, élevant la douleur, l'avilissement en moteur, en moyen et fin du plaisir. Action for Rihanna : 'Now the pain is my pleasure cause nothing could measure, chains and whips excite me'.

 

          Tournante. Quatre lettres de base auxquelles on adjoint un adjectif de neuf lettres, dans le code pénal je suis durement réprimé, tout un article 222-23 à moi tout seul, et si je touche à des mineurs de tous sexes, je risque perpète. On m'appelle viol collectif mais pour les intimes mon nom est tournante. Je ne plaide ni coupable ni non coupable, je suis. Les beautés explosantes-fixes, je les piste et les capture de préférence dans des parkings et des caves obscures. Pas d'alibi psy du type Œdipe raté ni de circonstances atténuantes s'il vous plaît, mon nom est pulsion, pression, sauvagerie. Ce n'est pas tous les jours 'Orange mécanique' mais quand dans ma tête retentit la 'Neuvième symphonie' de Beethoven je convoque la garde rapprochée de ma bande et frappe. Pas au hasard, oh non. C'est avec un flair infaillible que je choisis ma victime, parfois l'amie d'un de mes lieutenants fait l'affaire, la femme de l'un sous les corps des autres c'est pas moi qui l'ai inventé. Les discours des chiens de garde, des chevaliers de la vertu, des gominés police des mœurs, j'en ai rien à cirer. Rituel adolescent des banlieues naufragées, initiation pour zoulous défoncés, droit de cuissage nouvelle tendance, orgie de chair à baiser, c'est fou comme on fait couler l'encre des bien assis. Moi, c'est du sperme que je fais couler ad libitum. Nos sexes bourrés de dynamite sont nerveux, shot gun à tous les étages pour Miss X qu'on tamponne gangsta rap. À tous les rats je balance « ce que je veux, je le prends et le partage », point barre à la ligne. La poupée-toupie d'aujourd'hui, c'est sex-bazooka qu'on la tatoue. Je deale la vie à mort, je dope la mort, crie pas bébé car j'ai le sang chaud et demain on recommence, gang rape au finish. Pour toi, je fredonne Madonna et Lil Wayne en V.O. : 'I'm a sex pistol My body's fully loaded And I got more ammo My love 's a revolver My sex is a killer Do you wanna die happy ?'

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