Festival "Il est temps d'en rire" : rencontre avec Manon Lepomme

Publié le  28.08.2020

Le long des berges du lac de Genval, tous les vendredis et samedis d'été de 19h à 22h, le Festival "Il est temps d’en rire" a été initié en 2020 pour relancer la culture. Parrainé par quelques grands noms de l’humour belge, il a permis à une vingtaine d’artistes de relancer leur parcours professionnel. Le samedi 15 août 2020, malgré la pluie, Manon Lepomme est montée sur scène pour un belgian comedy show explosif. De retour chez elle, l'autrice nous raconte son expérience.
 

Comment cela s'est-il passé ?  En quoi consiste cet événement humoristique ?

C’est un événement qui a été créé par Dave Parcoeur (David Hellebrandt), un humoriste que je connais depuis plusieurs années et avec qui je m’entends très bien, et Thibaut Nève, son metteur en scène qui est aussi comédien et auteur. Ils avaient dans l’idée de créer des soirées « humour » au lac de Genval parce que Dave organise habituellement des apéros là-bas pendant l’été, comme ce n’était plus possible de faire des apéros et qu’il est humoriste, il s’est dit : on va faire des soirées « humour » d’autant plus que les artistes ne peuvent plus monter sur scène. Cela s’est super bien passé. Je suis tombée sur un jour où il pleuvait, donc on a dû faire ça à l’intérieur plutôt qu’à l’extérieur, et comme à l’intérieur on ne pouvait avoir que 100 personnes alors qu’il était prévu qu’il y en ait 200 à l’extérieur, on a fait 2 représentations. C’était compliqué d’en faire 2 car c’est fatiguant, quoique quand tu fais un plateau ça va car c’est 15 minutes, mais c’est toujours très intéressant de voir les différences de public, l’état d’esprit est très différent à 17 h et à 20 h. Mais dans tous les cas, ça s’est très bien passé.

Une des missions du festival est de permettre à une vingtaine d’artistes de relancer leur parcours professionnel. Pour ce faire, des « locomotives » de l’humour (comme Alex Vizorek, Zidani, Freddy Tougaux, Martin Charlier et vous) ont été invitées à parrainer le festival. C’est le principe de l’économie solidaire. Est-ce le rôle des artistes de partager leur cachet avec des collègues moins célèbres ou les questions financières devraient plutôt relever des pouvoirs publics ou des lieux de diffusion culturelle ou même des spectateur.trice.s ?  

Je trouve cette question un peu bizarre. D’une part, je ne dirais pas que nous sommes dans une économie solidaire, on met plutôt notre « notoriété » (je mets des guillemets car je ne prétends pas avoir la même notoriété qu’Alex Vizorek par exemple) au profit de cet événement. Cette pratique permet à d’autres qui sont un peu moins connus de jouer et de jouer devant un public relativement nombreux qu’ils n’auraient peut-être pas pu avoir s’ils étaient venus tout seuls. D’autre part, quand on fait un plateau, on est moins bien payé, mais ça c’est la norme qu’il y ait le Covid ou pas. Alors oui, les pouvoirs publics devraient intervenir, pas forcément en donnant de l’argent mais en permettant aux salles d’accueillir plus de monde. Je ne vais pas revenir là-dessus mais je le fais quand même, on blinde des avions mais on ne peut pas asseoir plus de 100 personnes dans une salle alors que les personnes sont assises pour une période parfois plus courte (même souvent) que dans un avion. Je pense que les pouvoirs publics auraient pu nous aider en nous autorisant à faire plus de choses et en nous faisant plus confiance.

logo Il est temps d'en rire 2020

Le Festival « Il est temps d’en rire » a été initié cette année pour pallier aux nombreuses annulations d’événements culturels estivaux. Il ne pourra à lui seul remplacer le Festival d’Avignon, qui est l'un des plus grands festivals de spectacle vivant au monde et qui se déroule pendant tout le mois de juillet en Provence. Vous en êtes d’ailleurs une aficionados. C’est un rendez-vous immanquable pour se faire connaître des professionnel.elle.s et du grand public. Ressentez-vous déjà l’impact de la crise sur la visibilité de votre travail ? Maintenant que la participation aux festivals est plus incertaine, avez-vous déjà expérimenté des alternatives pour vous faire connaître ?

Il y a plusieurs questions. Ressentez-vous déjà l’impact de la crise sur la visibilité de votre travail ? Oui, c’est évident, il y a plein de dates qui devaient se faire de mars à juin et qui ont été reportées à septembre, octobre, novembre, décembre. On ne sait même pas si on pourra les faire ces dates-là. Il y a des dates qui devaient se faire en novembre 2020 et les gens ont peur, donc on les a reportées à novembre 2021 par exemple. Les programmateurs de salle marchent sur des œufs, ils ne savent pas très bien s’ils peuvent programmer ou pas, donc quand je vois mon agenda de la saison qui arrive, il est beaucoup moins rempli que l’année dernière. De plus, c’est souvent entre mars et juin que ça se remplit pour l’année d’après. Donc c’est non seulement inquiétant pour cette année car on n’a pas pu jouer, mais c’est aussi très inquiétant pour la saison suivante car on ne sait pas comment ça va se passer. Des alternatives pour se faire connaître ? Personnellement, j’ai organisé des représentations en extérieur pour présenter un spectacle inédit « Une soirée déconfinée avec Manon Lepomme » qui reprenait des sketchs de « Non, je n’irai pas chez le psy », des extraits de mon premier spectacle et des tests pour le nouveau. Les spectacles que l’on a pu faire ont bien marché. Pour quelques dates, des communes nous ont interdit de jouer. Ces annulations ont été très décourageantes car quand tu travailles des semaines sur des dates et que, 4 jours avant, on te les interdit car il y a 4 cas de Covid dans la commune, c’est très difficile à avaler, donc ça n’a pas été simple.

Je ne suis pas une complotiste, mais je me demande quand même si ça ne les arrange pas que la culture ne reprenne pas vigueur et justement que l’on nous mette bien des bâtons dans les roues pour être sûrs que l’on ne reprenne pas.

Le 15 août, le jour où vous vous êtes produite au festival, la météo était capricieuse et vous avez été contrainte de jouer à l’intérieur du Martin's Château du Lac, en lieu et place des bords du Lac de Genval. Est-ce que ce genre de changement de dernière minute vous indiffère ? Est-ce que le cadre dans lequel vous vous produisez importe dans la construction de votre spectacle ?   

On en a déjà un peu parlé. Est-ce que ce genre de changement de dernière minute vous indiffère ? Ça va, ce n’est pas comme si on m’avait demandé de jouer 2 fois mon spectacle complet, là ça aurait été un peu plus chaud. Est-ce que le cadre dans lequel vous vous produisez importe dans la construction de votre spectacle ? Oui, ça c’est sûr, je n’ai certainement pas joué de la même manière devant 100 personnes à l’intérieur que devant 200 personnes dehors, et je n’ai pas joué pareil parce que j’étais dans le Brabant wallon et pas à Liège ou à Charleroi ou à Bruxelles. Donc oui ça a un impact, comme toujours ça a un impact.

Lors d’une interview consacrée à la Libre Belgique, Thibaut Nève qui a créé le festival disait : « L’humour est un circuit court. Il y a un travail d’écriture et de préparation, individuel pour le stand-up, et une immédiateté sur le propos. C’est fascinant parce que ça permet d’être assez vite en interaction, de réagir avec ce que les gens ont la sensation d’avoir vécu et surtout ce dont ils ont besoin, à savoir se retrouver et rire de cette situation pour mieux la digérer. » Ressentez-vous que les attentes du public sont désormais différentes ? L’humour serait-il un remède plus efficace que les autres pour accepter la crise ? La reconnaissance du public est-elle plus grande ?

Je voudrais d’abord dire que dans l’humour il n’y a pas que le stand-up, on fait beaucoup d’amalgame comme quoi l’humour ce n’est que du stand-up, il y a plein de sortes d’humour, d’ailleurs moi je ne fais pas à proprement parler du stand-up. Ressentez-vous que les attentes du public sont désormais différentes ? Non, je n’ai pas l’impression que les attentes sont différentes mais j’ai l’impression que l’attente pour venir voir un spectacle est très grande et que les spectateurs se réjouissent d’autant plus de venir même si certains ont un peu peur. Dans tous les cas, je ne ressens pas nécessairement des attentes différentes, je pense que les gens n’ont pas envie de parler du Covid. Personnellement, je n’ai pas envie d’en parler sur scène, je n’en parle pas beaucoup, je parle un peu de mon confinement mais c’est tout, parce que je crois que l’on a envie de passer à autre chose, on a envie de penser à autre chose, on a envie de rire à autre chose, je ne vais pas faire un spectacle Covid. La reconnaissance du public est-elle plus grande ? Je ne pense pas que la reconnaissance du public est plus grande, je pense que ceux qui aimaient déjà voir des spectacles vont avoir encore plus envie d’aller voir des spectacles, mais je pense qu’il y a encore beaucoup de gens qui nous voient comme des saltimbanques profiteurs qui ne font rien de leurs journées et qui se plaignent tout le temps parce qu’ils ne peuvent pas travailler. Est-ce que la reconnaissance est plus grande ? Maintenant que la crise dure, il y a des gens qui prennent conscience que c’est compliqué, que c’est injuste et que c’est très incohérent, surtout depuis l’annonce du gouvernement disant que l’on va pouvoir se rendre très nombreux dans les stades de football. Certaines personnes commencent à percevoir que l’on se fout un peu de nous. L’humour serait-il un remède plus efficace que les autres pour accepter la crise ? S’il n’y avait que le rire pour remédier à la crise, ce serait résolu depuis longtemps. Elle est sociale, économique, culturelle cette crise, elle n’est pas que sanitaire, c’est très dommage de gérer les choses comme ça, je suis très triste et très en colère à propos de la façon dont ce chaos est géré. Je ne suis pas une complotiste, mais je me demande quand même si ça ne les arrange pas que la culture ne reprenne pas vigueur et justement que l’on nous mette bien des bâtons dans les roues pour être sûrs que l’on ne reprenne pas. C’est une réflexion que j’ai, je me pose des questions.

L'été se termine, quel événement culturel suggériez-vous de ne pas manquer en ce dernier week-end du mois d'août ?

Bonne question. J’avoue que je n’ai pas de réponse car je suis en train de répéter pour un spectacle que l’on va commencer à jouer au mois de septembre. Je recherche. Et je ne peux que vous conseiller de continuer à profiter de la jolie programmation d’« Il est temps d’en rire » avec Kody, Farah, Florence Mendez, Fanny Ruwet, Zidani et Gérémy Crédeville le 29 août et pour clôturer le festival en fanfare Freddy Tougaux, Inno JP, Antoine Donneaux, Denis Richir, Dena et Ahmed Boudrouz le 5 septembre.