Deux artistes belges hors pair au KFDA 2021 : Salvatore Calcagno et Adeline Rosenstein

Publié le  21.05.2021

Salvatore Calcagno et Adeline Rosenstein sont défricheurs. Laboureurs. L’un cultive des images scéniques fortes en piochant dans le vieux cinéma italien et dans les musiques qui en émergent. L’autre retourne l’histoire et remue les questions sociopolitiques par une démarche aussi documentaire que cartographique et anthropologique. 

Le Kunstenfestivaldesarts 2021 les a invité, en cette année pandémique hors-norme, à proposer au public des présentations en chantier, à l’issue d’une résidence de création de quelques jours. L’occasion pour quelques spectateurs privilégiés d’assister à des étapes de création fascinantes et de découvrir les couches de sens et les multiples références avec lesquelles ces artistes bruxellois font théâtre. L'opportunité pour le journaliste culturel Philippe Couture de les rencontrer et de décrypter leurs pratiques.

superposition d'affiches vert et fraise écrasée
© affiche de l'édition 2021 du festival

Connu entre autres pour des spectacles très esthétisés qui subliment les personnages féminins, comme La Vechia Vecca ou La voix humaine, Salvatore Calcagno puise tout à la fois dans sa passion du cinéma et dans son appétence pour la musique pour faire naître un théâtre d’images et de sensorialité, qui se construit instinctivement selon le principe d’un concerto ou qui emprunte à des structures opératiques. Entre autres.

Éprise de théâtre documentaire et armée d’une volonté d’observer l’histoire dans toute son épaisseur, Adeline Rosenstein est notamment l’auteure de Décris-Ravage, une pièce documentaire en cinq parties qui remonte aux sources lointaines du conflit israélo-palestinien et bouscule les perspectives sur cette question. Ses spectacles, nourris par une matière intellectuelle très dense, s’appuient avant tout sur des rencontres sur le terrain, mais racontent aussi l’histoire et l’actualité en recourant à des sources écrites et visuelles de toutes formes. Un travail de recherche rigoureux, qui prend des chemins très originaux, et que ses interprètes restituent sur scène avec inventivité.

© Salvatore Calcagno

Rêver avec Visconti

Au Kunstenfestivaldesarts, Salvatore Calcagno poursuit un laboratoire de création autour du film Bellissima (1951) de Visconti. Œuvre méconnue du cinéaste italien, sinon considérée « mineure », elle n’a pas l’aura de légende des Damnés ou du Guépard. Mais Calcagno s’en est entichée en raison de la performance, unanimement saluée, de l’actrice Anna Magnani, et plus encore parce que le film raconte un désir d’ascension sociale dans lequel il se reconnaît. « C’est l’histoire d’une mère de famille de statut social modeste, qui inscrit sa fille à une audition et qui rêve de s’élever socialement par l’entremise du monde des arts, dit-il. La question de l’ascenseur social est explorée avec justesse dans ce film et me touche parce que je suis moi-même ce genre de transfuge de classe. Je suis le petit-fils d’immigrants italiens venus à Charleroi travailler dans les mines, et je suis devenu artiste. »

Le point de départ est donc un film – ou plutôt quelques scènes clés de ce film, quelques images saisissantes, sinon des personnages rencontrés ou fantasmés par cette mère de famille, lesquels inspirent à Calcagno et ses interprètes d’autres images, d’autres fantasmes, d’autres récits. Ainsi se déploie presque toujours son écriture. « On se donne l'objectif de rêver ensemble, autour d’une matière première (souvent filmique), et de s’arrêter par exemple sur une seule image ou sur une seule réplique, pour extrapoler et faire naître autre chose. »

« Une seule image peut enclencher un mécanisme d’écriture dramaturgique et entraîner une grande réflexion, mais non sans s’accompagner d’une musique, poursuit-il. Tout de suite, je me pose instinctivement la question du rythme, du tempo, de la tonalité, de la mélodie, et notre travail s’inscrit toujours dans une dynamique de composition musicale. »

Voilà qui éloigne le travail de Salvatore Calcagno de tout excès de psychologie. Ce qui ne signifie pas qu’il soit dénué d’émotion, la musique enclenchant souvent chez-lui un processus de remémoration affective, qui immerge ses spectacles dans une certaine nostalgie, ou dans une démarche de sublimation du souvenir d’enfance et des textures de son propre passé (ou de celui des interprètes).

« Ce basculement dans la nostalgie n’est jamais prémédité, ajoute-t-il. Je ne désire pas nécessairement aller en ce sens. Ça se produit de manière inconsciente et souvent involontaire. Mon intention est surtout de peindre sur scène des portraits, de donner des textures et des reliefs à des personnages qui me passionnent. »

femme au regard hagard
© Adeline Rosenstein

Trouver la vérité dans l’Histoire

Après Décris-Ravage et Laboratoire Poison, Adeline Rosenstein explore un nouveau format avec le projet Transmission poison en résidence au Kunstenfestivaldesarts. Entre spectacle vivant et œuvre radiophonique, l’artiste sera seule sur scène pour la première fois et propose une plongée dans l’histoire de femmes militantes, notamment en Afrique et en Allemagne de l’Est.

S’étant battues contre des systèmes politiques violents, elles ont été tout à la fois happées par un sentiment de « libération » et confrontées à d’autres formes de violences, qu’Adeline Rosenstein nomme « des violences choisies, et non plus subies ». « Il s’agit moins ici de la question du militantisme que celle de la transformation de ces jeunes femmes qui choisissent de répondre à l’hostilité de leur milieu en affirmant une identification avec les marges, avec différents groupes socialement minorisés et/ou en révolte. Elles ont aussi en commun la question raciale qui s’est posée avec acuité à un moment de leur vie et qui les a transformées. » 

Ceux qui ont vu Décris-Ravage savent la rigueur avec laquelle Rosenstein arrive à sédimenter ses sujets : déployés en couches infinies, dans une forme scénique qui embrasse les codes d’une grande investigation documentaire parcourue d’interviews. Mais son théâtre est aussi livresque, parfois cartographique, studieux et ethnographique. « Ce sont néanmoins les rencontres, en premier lieu, qui guident mes choix et mon écriture », assure-t-elle.

Les livres sont pour elles « le lieu de la vérification ». « Mais, au départ, il y a toujours une personne qui me raconte quelque chose. Le travail consiste à retrouver la vérité de la transmission orale malgré le passage par l’écriture pour le théâtre. Avec mes collègues David Stampfli, Marie Devroux et Hanna El Fakir, nous réfléchissons à l’interprétation et à comment résumer ces récits sans blesser le réel qu’on partage avec ces personnes dont on parle. Le travail collectif permet une plus grande vigilance à cet égard. »

La richesse de la rencontre : voilà qui unit les démarches de Salvatore Calcagno et Adeline Rosenstein, malgré des esthétiques scéniques bien différentes. L’un ambitionne de peindre au plateau des « portraits », ancrés dans un regard curieux sur l’humain, qui basculent naturellement vers le rêve et le fantasme. L’autre donne accès aux rencontres de manière plus brute, dans un jeu de reproduction du réel qui en montre toute la complexité.

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