Diffusion et distribution du livre en Belgique : la place du Comptoir

Publié le  10.12.2021

Dans un contexte où la production de livres va croissante, débordant toujours plus des tables des librairies, comment penser la diffusion et la distribution du livre en Belgique francophone ? L’une des réponses possibles réside dans la pratique du pas de côté : prendre le recul et le temps nécessaire à la visibilisation des acteurs et des actrices du monde de l’édition, c’est le parti choisi par le Comptoir du Livre, dont le huitième salon des Fugueurs (le salon des petits éditeurs) s’est tenu à Liège les 4 et 5 décembre 2021.

Une occasion pour la chroniqueuse Louise Van Brabant de s'y balader, de rencontrer quelques exposants et de faire le point sur le projet et les ambitions du Comptoir. 

dessins d'acrobates sur des livres
© affiche du salon Les Fugueurs du Livre 2021

Association en exercice depuis maintenant vingt ans, Le Comptoir asbl officie dans et pour la marge. Lieu de concertation d’éditeurs atypiques, espace de rencontre et de dialogue entre les acteurs du livre et leur public, la structure abrite – entre les murs étroits de sa batisse située dans le quartier historique de Liège – une librairie consacrée à la petite édition et aux métiers du livre, ainsi qu’un lieu d’exposition où se déploie la matière visuelle des ouvrages qu’elle défend. Car Le Comptoir repose sur l’articulation première du texte et de l’image : une base solide avec laquelle les nouveaux membres de l’association entendent renouer, un lien qui représente l’ensemble de ses activités (passées, présentes et futures), mais aussi une forme d’action dans laquelle se cristallise la réponse à l’épineuse question de la diffusion et distribution du livre en Belgique. Matérialisation de ce désir impérieux de mise en relation, il y a le petit ouvrage blanc distribué aux portes des Fugueurs : les Paysages possibles (impossibles), nous disent Charlyne Audin et Emelyne Delfosse (respectivement présidente de l’asbl et pilote de la structure au quotidien), constituent une miniature des activités du Comptoir. Sous cette vitrine de papier voisinent les œuvres de quatre artistes : deux autrices, Marie Cosnay et Victoire de Changy, auxquelles ont été données l’œuvre d’un peintre, François Godin, et celle d’un photographe, Matthieu Litt. Envisager le livre comme un espace de rencontre : entre les arts, entre les artistes et les œuvres ; faire du Comptoir un espace d’échange, où dialoguer autour de la réception de cette création collective – c’est la discussion qui prendra corps le 23 février 2022, date magique à laquelle le livre s’animera sous nos yeux.

Créer du lien : voilà l’ambition qui émaille le programme à venir du Comptoir. L’un des principaux axes qu’empruntera l’association sera celui des formations. Il s’agira de faire advenir un espace propice aux interactions entre les différents publics du Comptoir, qui sont aussi ses différents intervenants : les étudiants des écoles d’art et ceux du master en métiers du livre ; autant d’individus bien souvent isolés au début d’une carrière liée à l’édition, qui pourraient sans nul doute bénéficier d’un contact rapproché avec un univers qui se démarque nettement des circuits traditionnels empruntés par le livre.

Le Comptoir, c’est le port vers lequel revenir quand on est perdu dans l’immensité de la production livresque. Un comptoir des pirates de l’édition, en somme. Un drapeau noir au-dessus de la marmite de la grande distribution.

Toutefois, si la place qu’occupe Le Comptoir dans le paysage culturel Belge est unique, elle rejoint d’autres initiatives qui, selon un phénomène qu’on croirait de résonance, réinventent la diffusion et la distribution du livre en Belgique. Que l’on pense au regroupement des cinquante-cinq éditeurs que constitue Les éditeurs singuliers (présidé par Christine De Naeyer et coordonné par Thierry Horguelin), à l’ambitieux projet de réseau de distribution pour la micro-édition auquel travaille Pauline Rivière, voire encore au succès de la plateforme Librel, l’heure semble à la mutualisation, à l’échange et à la visibilisation des tentatives qui transforment le monde du livre en Belgique francophone. Dans cet ordre d’idée, l’identité visuelle du Comptoir du Livre a été récemment entièrement repensée : un nouveau logo pour une énergie renouvelée, que suivra bientôt un site internet sur lequel les lecteurs et lectrices auront la possibilité de faire usage d’un webshop. Bien que le statut d’association sans but lucratif dont jouit Le Comptoir le dispense d’un impératif de vente (la structure fonctionnant, par ailleurs, sur le principe du dépôt), “le meilleur soutien que l’on puisse apporter aux maisons d’édition que l’on défend, c’est de vendre leurs livres”, rappelle Charlyne Audin. De même que le salon des Fugueurs du Livre offre la possibilité de décupler l’espace dédié aux littératures contemporaines, à la poésie et aux “démarches éditoriales sauvages” que constituent le fanzine et l’auto-édition, la refonte du site internet du Comptoir s’inscrit dans cette volonté de valorisation du travail fourni par les éditeurs : il sera une vitrine, un écrin dans lequel les collections emplissant les étagères de la librairie trouveront à se déployer.

Parmi les projets les plus ambitieux que comptent ces diverses initiatives, un salon de l’édition indépendante comme celui qu’organise Le Comptoir, en partenariat avec la Ville de Liège, depuis 2012, a non seulement pour objectif de mettre en relation directe les différents acteurs des circuits du livre, mais aussi de défendre d’une voix claire des conceptions singulières de la littérature, de celles qui empruntent les chemins de traverse. Ainsi les éditions Vanloo, représentées par Philippe Hauer, de penser la littérature comme un art qui met des concepts en matière – une matière sonore, celle des mots. Pour cette huitième édition, Le Comptoir a eu à cœur de présenter les derniers arrivés entre ses murs, parmi lesquels Vanloo, mais aussi La Grange Batelière, l’Ogre, l’Attente, Vies Parallèles, Héros-Limite, La Baconnière ou encore l’Arbre vengeur. Un panorama non-exhaustif, mais représentatif de l’identité plurielle que revendique le Comptoir et qui s’incarne dans ses principales zones d’activité, mises en voix au travers des différentes rencontres organisées tout au long du salon. Entre exhumation de fonds de tiroir (ceux des éditions Fourre-Tout), présentation d’un premier recueil poétique (celui de Denis Pepic aux éditions du Boustrographe), retour aux origines avec les fanzines et discussion animée autour de la conception d’une ligne éditoriale (celle des éditions Vanloo), les Fugueurs du Livre ont condensé une curiosité finement dirigée et un enthousiasme féroce, que l’on ne peut que souhaiter voir s’établir durablement dans notre paysage culturel grâce à la multiplicité, et à la qualité, des initiatives de diffusion.

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