Isabelle Bats et Mathias Varenne : "On entremêle nos racines"

Publié le  11.02.2022

Avec la crise sanitaire, les appels à créer une société qui réhabilite le soin et le souci de l'autre se multiplient. Dans la foulée, la mise en évidence des secteurs qui favorisent la proximité et qui encouragent la solidarité se fait plus régulière. Parmi ces secteurs, il y a celui du théâtre. En apportant de la beauté, du réconfort et de la joie, en créant du lien, en questionnant en permanence les choses, en explorant les frontières et en faisant entrevoir la possibilité d’un monde meilleur, il participe à la bonne santé physique, mentale et sociale des gens. Concrètement, que faut-il entendre par « éthique du care » ? Comment ce concept est-il plus que jamais d'actualité dans le domaine théâtral ?

Venez prendre une cure de bien-être avec Bela, on vous emmène à la rencontre de directeurs et directrices de théâtre belge qui, à l’occasion de leur récente nomination, proposent un programme dont le cœur du propos est de « prendre soin » des artistes et du public. Pour poursuivre cette série, Émilie Flamant a interviewé Isabelle Bats et Mathias Varenne, nommés à la tête de La Balsamine en janvier 2022 pour un mandat de 5 ans. 

femme aux cheveux courts tenant une télévision miniature et homme avec casquette
© Isabelle Bats et Mathias Varenne par Rozenn Quere

Isabelle Bats et Mathias Varenne m’accueillent en début d’après-midi à La Balsamine, qu’iels codirigent depuis janvier 2022, et m’invitent à les suivre à l’étage, dans le bureau qu’iels partagent. Dans le foyer, l’équipe du théâtre et Martine Wijckaert, sa fondatrice, finissent de manger et discutent avec animation et bonne humeur.

Compagnons depuis 9 ans, sur scène et à la programmation des soirées de performances Crash Test au Brass, Isabelle et Mathias débutent ensemble une nouvelle aventure : un mandat de 5 ans à la tête du théâtre schaerbeekois. Un théâtre qu’iels veulent transformer en jardin, au propre comme au figuré. Autant dire que la question du soin est au centre de leurs préoccupations. C’est durant le premier confinement que l’idée est née. En faisant un tour quotidien du pâté de maisons, Isabelle s’arrête devant les jardinets en fleurs. Elle découvre un autre rapport au temps, décrit un mouvement de l’hyper-urbain vers une idée de jardin. Cette idée se formalise ensuite à travers l’historique de La Balsamine. À l’origine, le lieu a été trouvé envahi par les plantes. « On a eu envie de revenir à ça. Ce ne sera pas un jardin à la française. On rêve à quelque chose de plus petit, plus attaché à la pousse… » Iels avouent une affection particulière pour le rhizome qui, dans son développement horizontal, permet une transformation permanente et où chaque élément de la structure amène une évolution de l’ensemble. Iels terminent d’ailleurs leurs mails par « Rhizomiquement », une formule qu’iels espèrent faire entrer prochainement dans le Bescherelle. Pour Mathias, c’est aussi une manière de rappeler « qu’on n’est pas uniquement dans un rapport de direction. On entremêle nos racines. »

C’est avec leur expérience d’artistes ayant l’habitude d’être confrontés à des institutions qu’iels ont pensé le projet pour La Balsamine. Isabelle est claire : « En tant qu’artiste, je trouvais insupportable qu’on ne me réponde pas. La sensation de ne pas savoir, de ne pas pouvoir investir une ligne du temps. » Mathias ajoute : « On doit répondre, même pour dire non. Pour un artiste, un rendez-vous avec une institution, avec un.e coproducteur.rice, c’est du temps de travail. C’est important d’en avoir conscience et de respecter ça. » Iels veulent aussi échapper à l’injonction du résultat. « Tu rencontres un.e directeur.rice et iel te demande directement comment sera le projet. C’est important d’avoir une marge de manœuvre entre ton idée et la représentation. On doit arrêter de se dire : "Je mets de l’argent, donc je dois m’attendre à ce qu’il se passe ceci ou cela." On veut soutenir les artistes. Leur travail, leur démarche, leurs intentions. Pas seulement le résultat. Soutenir un projet raté, c’est aussi important. » Pour elleux, c’est à l’institution de s’adapter aux artistes, et non l’inverse. Cette adaptation, iels l’envisagent aussi avec la possibilité de sortir des schémas classiques de production : « Si certains projets ont besoin d’immédiateté, on essaiera de les accompagner dans ce sens-là. Dans notre programmation, il y a un projet qui va évoluer pendant 5 ans, parce que l’artiste avait besoin de ce temps-là. » Conscient.e.s des difficultés rencontrées par les artistes pour trouver de l’argent, iels constatent : « On a peu de marge de manœuvre parce qu’il y a un théâtre, une équipe qui travaille à flux tendu, à laquelle il manque 2 temps-pleins. Pour allouer plus de moyens à l’artistique, on a besoin de plus d’argent dans la maison. Pour le moment c’est un problème insoluble. »

Dans leur maison-jardin, Isabelle et Mathias veulent faire de la place aux plantes trop peu vues, trop peu considérées, sans que cette diversité repose simplement sur du cochage de case. Loin des focus et des slogans, iels préfèrent parler d’un regard situé, selon lequel chaque geste créatif est lié à un contexte socio-culturel, une époque, et peut s’appréhender avec des questions telles que « Qui parle ? De quoi ? À qui ? Dans quel contexte ? ». Pour elleux, la question centrale est de faire avec et non pas faire sur. « En d’autres mots, ce n’est pas parce que tu es une femme artiste que tu es obligée de parler des femmes artistes. Tu peux faire un projet sur les agriculteurs en Corrèze. Mais parce que tu es une femme artiste, ton projet en sera imprégné. » Ce regard situé, iels l’appliquent aussi à elleux-mêmes, notamment avec un dispositif de rencontre avec les artistes, imaginé par Léa Drouet. « On entame la discussion en présentant notre projet pour La Balsa. Ça engage d’emblée une déconstruction, ça acte le fait qu’on est tous en création, ça nous oblige à nous resituer tout le temps. Merci Léa ! »

Lorsque j’aborde le sujet des jeunes pousses qui sortent chaque année des écoles d’art, iels me répondent qu’iels continueront à les soutenir, comme l’a toujours fait La Balsamine, avant d’ajouter qu’il y a une différence entre jeunesse et émergence. « L’émergence, c’est une question de pratiques. Tu peux avoir 85 ans, avoir eu un parcours très classique, et faire à un moment donné un truc émergent. C’est à ça qu’on a envie d’être attentif.ve.s. » Au moment de nous quitter, après une heure de discussion, iels me parlent en souriant de l’existence d’une pièce pour la sieste, à quelques bureaux de là. Et si, pour Isabelle et Mathias, prendre soin des artistes c’était tout simplement leur offrir un espace où rêver ?

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