Autrice sous influences: Christine Aventin

Publié le  18.04.2017

Les loups

Pour venir me poser là, devant vous, dans la posture de l'écrivain qui vient parler de son travail, j'ai d'abord dû résoudre pour moi-même une sorte de cas de conscience. En effet, depuis plusieurs mois, je n'écris pas. Et c'est à peine si je lis. Je vis dans une cabane, au milieu de la nature, c'est l'hiver rude des montagnes, j'ai froid, tout est humide, les ciels sont beaux, le sommeil vigilant, il arrive qu'il faille au matin reconstruire le toit emporté par le vent dans la nuit, je me fais alors l'effet du petit cochon dans sa maison de paille. C'est parfois très drôle, et parfois très fragilisant lorsque je me sens soudain rattrapée par de vieux jugements qui me remontent de l'enfance. Car je file un mauvais coton, car je perds mon temps, car j'ai passé l'âge. L'endroit où je vis est peuplé de ce que le bon sens populaire appelle des marginaux. Je les aime, ces punks, pirates, anarchistes et sorcières, qui font l'invention quotidienne d'une précarité libre. Et je me sens parmi elles, parmi eux, à la lisière d'une multiplicité de devenirs.

Tout ici se vit dans la certitude du provisoire, et cependant tout repose sur le postulat, politique, du permanent. Il en résulte une forme particulière de stabilité mobile, les habitats sont éphémères mais les constructions identitaires résistent aux séismes. C'est de là que nous vient notre air de famille, ce désespoir serein d'être en paix sur un volcan.

Depuis plusieurs mois, donc, je n'écris pas, et c'est à peine si je lis : la vie requiert tout mon temps et pourtant je ne fais rien, si ce n'est chercher une position confortable à l'intérieur de chaque journée. J'ai l'impression parfois que j'ai même cessé de penser. Ou peut-être ai-je simplement cessé d'accorder de l'importance à mes pensées. À bien y réfléchir, tout ceci est étrange : il me semble qu'un "vrai écrivain", vivant ce que je vis, aurait mille choses à écrire, et moi rien. Je me contente d'une phrase – qui n'est pas de moi et que je ne suis d'ailleurs pas bien sûre de comprendre : « Il reste encore à écrire une histoire du nomadisme. »

Donc, j'accepte sans réfléchir la proposition de venir le 10 mars à la Foire du Livre de Bruxelles. En vérité, je n'ai aucune envie de participer à cette grosse machine; ce que j'accepte, tout de go, et avec enthousiasme, c'est l'obligation d'écrire, de réfléchir à l'écriture, et d'être rendue par là même au confort de l'identité qu'on me propose. Car, je ne sais pas si l'écriture me manque, mais l'idée que je n'écris plus est comme un meuble encombrant. Je ne sais où la ranger, ni quel usage en faire, je l'offrirais bien mais personne n'en veut ! Vous-mêmes qui êtes ici à me lire, vous attendez que ce préliminaire s'achève et que j'en vienne au fait : quelle est ma pratique ? Quelles sont les références qui la nourrissent ? Et je reste devant vous, à brasser des sensations.

J'ai laissé dans les coulisses mes habits de sauvage, je me présente à vous dans mon costume d'écrivain. Quel que soit l'uniforme cependant, j'éprouve le même sentiment d'étrangeté à moi-même, d'être à la périphérie de plusieurs mondes sans pouvoir inventer ce qui serait vraiment, à l'intersection de tout ceci, mon territoire. Alors j'emprunte à la petite bibliothèque du village la cassette audio d'Une chambre à soi, de Virginia Woolf et je l'écoute en voiture sur la corniche des Cévennes. Ça fait comme une lente réconciliation, ça me ramène à une forme de nécessité.

VIRGINIA WOOLF : "Je sais, vous m'avez demandé de parler des femmes et du roman. Quel rapport, allez-vous me dire, existe-t-il entre ce sujet et Une chambre à soi ? Je vais tenter de vous l'indiquer. Après avoir accepté de vous parler, je suis allée m'asseoir au bord d'une rivière et je me suis interrogée sur le contenu de ces mots "roman" et "femme" ainsi rapprochés l'un de l'autre. Ce que l'on attendait de moi était-ce seulement un hommage à des écrivains femmes illustres, Jane Austen, les soeurs Brontë, George Eliot ? À y regarder de plus près, cette association "femme" et "roman" me parut moins simple. Peut-être me faudrait-il parler des femmes et de ce qui les caractérise, ou des femmes et des romans qu'elles écrivent, ou des romans qui traitent de la femme, ou encore, pensant que ces trois possibilités sont intimement liées, votre désir est-il que je les envisage dans leur entrelacement ?

Certes, ce serait là la façon la plus intéressante d'aborder notre sujet ; mais elle présente un triste inconvénient : celui de rendre toute conclusion impossible et de ne pas permettre à mes auditeurs, après une heure d'entretien, d'emporter, ainsi qu'il convient, soigneusement dissimulée dans leur carnet de notes, une pépite de vérité qui reposera toujours sur leur cheminée. Dans ces conditions, je préfère vous donner mon avis sur un point de détail : il est indispensable qu'une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une oeuvre de fiction."

Je traîne avec moi, depuis de longues années, le projet d'un roman sur les vieilles dames. Une bonne centaines de pages écrites entre mes trente ans et aujourd'hui. J'imagine que le temps n'est plus très loin où je vais cesser d'être trop jeune pour en venir à bout. Encore faut-il que la vie me laisse le loisir de m'installer dans la lenteur et la sagesse nécessaires. Car c'est à mon devenir-tortue que je travaille. Et, plus qu'une chambre, c'est une carapace à moi dont j'ai besoin, où peuvent librement résonner toutes les voix qui la traversent.

LOBO ANTUNES :

"Mon père absent la maison semble me repousser : des meubles plus profonds, des vêtements jamais vus dans mon armoire, des brosses que des années j'ai crues miennes

- Nous ne sommes pas les tiennes

le sourire d'Ana collé au téléphone

- Je ne sais pas

sur un ton de sieste, le parfum du thym planté la semaine dernière balayant sans pitié mon odeur, jamais je ne me suis trouvée ici, je suis une intruse, j'habite à Alcabideche ou à Birre, je suis devenue la petite orpheline

- Leopoldina ?

perdue, incapable de retrouver le chemin du vestibule dans une demeure de riches, quelqu'un respire à ma place

pas moi

aucun bibelot pour me rassurer, le sphynx, le buccin aux volutes tachées d'un reste d'été, la plume de mon grand-père, devenu ongle, gratte le silence je ne sais où, des étoiles d'encre dissolvent les mots, les servantes

- Qui es-tu ?

le parfum du thym qui m'empêche de les éclairer, de demander

- Ne me touchez pas

l'envie de monter l'escalier du grenier, de fermer la porte en donnant deux tours de clef

pas un, deux tours de clef

de m'installer sur la chaise à bascule derrière le cheval de bois pour regarder mademoiselle Ana et mademoiselle Maria Clara jouer les fées sur le bord du bassin, leur père, devenu grand, discutait dans le bureau, jamais il ne parlait avec nous, quand mon grand-père l'emmenait à Alcoitâo

(ni Alcabideche, ni Birre, ni Alcoitâo)

quand mon grand-père l'emmenait à Alcoitâo le dimanche, le fils d'un ancien élève disait-il, un filleul

(Alcoitâo pour moi c'est un café avec des billards, une petite boutique où ma mère achetait toujours des rubans, et des tourterelles sur les pins, la voiture passait devant une affiche, une demi-douzaine de toits et plus rien après)

le fils d'un ancien élève disait-il, un filleul, une ride qui n'était pas visible sur le front de l'infirme avant le filleul blâait mon grand-père en silence et mon grand-père gêné par son ulcère marmonnait quelque chose sur l'estomac et les acides

(Alcoitâo une bonne fois pour toutes, n'y revenons plus, Alcoitâo, Alcoitâo et Leopoldina et un cercle ou deux de tourterelles autour des pins sur le chemin, deux ombre à l'affût du vent)

avant de s'enfouir dans de vieux journaux ou dans sa biographie du roi, tout paraissait tellement lui peser le dimanche (...)"

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