Avignon, plus que jamais cité papale - Le billet du comité

Publié le  22.07.2016

Miguel Decleire est auteur, acteur et metteur en scène. Membre du comité belge de la SACD, il fait partie de la délégation à Avignon. Voici le billet qu’il nous livre en exclusivité pour Bela !

 

Avignon, plus que jamais cité papale.

Voyons, en ce mois de juillet avignonnais, affluer dans l’allégresse, non seulement de toute la France, mais encore de la francophonie tout entière, ces chapelets de compagnies de pèlerins, des plus grosses aux plus modestes, celles véhiculées aux frais des sanctuaires les plus opulents et celles témoignant par la misère de leurs moyens de l’authenticité de leur engagement profond, toutes s’égrenant à vitesses diverses par les voies de France pour converger vers le cœur palpitant de leur dévotion. Toutes rivaliseront d’inventivité, d’originalité et de ressources, tant matérielles que spirituelles, pour convaincre en ces presque trois semaines de leur engagement total et absolu envers leur unique objet de dévotion à tous, le Verbe français.

Avignon est en effet le lieu de communion de toutes les chapelles théâtrales, de la structuration de la fraternité dramatique du Verbe français. Celle-ci s’opère, comme tout ce qui est français, à la fois de façon pyramidale et dans le désordre. Et, par français, j’entends tout ce qui est fait au nom du Verbe français.

Voyez ces échanges permanents de pieux tracts, qui sont autant d’invitations à mesurer l’engagement des pratiquants, et de quel esprit de partage elles sont le témoin: certains n’ont de cesse de se débarrasser des leurs, alors que d’autres les recueillent avec une soif que rien ne saurait étancher, pas même la contemplation empressée de l’acte de foi dont elles sont l’annonce.

Si l’acteur, par son humble pratique, pourra bien souvent transcender son humble corporéité en se laissant traverser par le Verbe français, ainsi en sera-t-il, mais tout autrement, de l’actrice. Elle pourra apparaitre, plus souvent qu’à son tour, muée par d’artificieux atours en objet propre à susciter des désirs bien vulgaires. Mais l’on remarquera que dans la plupart des cas cependant, elle n’est magnifiée dans sa féminité qu’en tant que prêtresse, incarnation rayonnante et sublime du Verbe français.

Tant de grands sanctuaires de théâtre rivalisent d’audace, de profondeur, d’originalité dans l’exhibition des considérables moyens qu’ils auront consacrés pour attester de leur profonde adoration du Verbe français. Ce sont eux qui, depuis l’Intérieur de la cité, attirent tous les regards, suscitent les échanges de points de vues les plus animés. Mais ils ne doivent point oblitérer de leur éclatante magnificence les nuées de comédiens-pénitents, accourus souvent à grands frais de tous les recoins de la francophonie, voire de la francophilie, convaincus qu’il leur faut tout sacrifier, afin de faire entendre, sinon plus haut, du moins plus près, leur profération du Verbe français. Ils s’en retourneront plus pauvres encore, mais combien plus méritants, de leur expérience sacrificielle. Ils s’érigent hardiment en zélés thuriféraires du glorieux passé de notre Verbe français, comme si leur salut en dépendait. En témoigne le culte touchant qu’ils vouent à saint Molière et saint Marivaux, à saint Maupassant et saint Rimbaud, à saint Victor Hugo. Notons que cette année, saint Stefan Zweig, par ailleurs fort ami du Verbe français, fut l’objet d’un culte tout particulier.

Avignon est l’île-refuge sur les remparts de laquelle viennent s’écraser les vagues déferlantes de l’incontrôlable diversité du monde et ses horreurs incompréhensibles, où elles ne parviennent que diffractées, embellies, frissonnant le temps d’un instant d’un semblant de sens, avant de s’évaporer dans le mistral. Avignon est le saint des saints où le théâtre peut enfin cesser de se mesurer au regard hébété du réel, pour enfin se mirer dans son propre miroir, à la seule aune de l’objet de son adoration, le Verbe français.

 

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