Incarnation

Publié le  17.06.2013

Après.

Nous voilà assis, face à face, l'acteur et moi, autour d'une table, chez moi, chez lui, à sa convenance (boisson de circonstance). Dans les mains, sous les yeux, nous avons, chacun, cette contraction du temps qui s'est solidifiée en ribambelles de mots qui se laissent maintenant découvrir et gardent pourtant parfois leurs secrets impalpables. Le texte.

On lit.

Je croyais le connaître parfaitement, sculpture précise et chargée de mon souffle à en craquer. Rien. Le voilà qui respire à son tour comme il l'entend, miroite avec d'étranges reflets que je n'avais jamais perçus. Et l'acteur est pourtant là qui demande et teste et revient sur le sens, et doute et change l'ordre des mots, le temps des verbes, la place des virgules, malgré lui, avec toute sa volonté de rester fidèle à l'auteur qui est en face de lui (on négocie, il nous arrive de négocier). Le texte m'échappe. Ce n'est déjà plus mon corps qui parle.

- Chaque acteur sa relation au texte. Chaque acteur son approche - franche, indirecte, fidèle, concrète, minutieuse, instinctive - j'aime cette latitude de la relation s'instituer entre nous -

Avec l'acteur, avec entre nous, cette boisson déjà plus si chaude, dans l'épaisseur du temps, on dévie alors et on quitte les mots pour revenir au réel, aux histoires sous l'histoire, aux images et au vécu, aux impressions, aux révoltes.

J'enregistre.
Toujours une fois, deux fois, plus, les acteurs en lecture assise, collective, totalité du texte, qui permet de réécrire et tailler et réagencer une première fois.

Quand ils se retrouvent, les acteurs. Le texte appartient à une (petite) société.

Les voix alors.
Sourdes. Toniques. Timbrées. Grasses. Légères. Jeunes. Vieilles. Malades. Pleines. Ethérées. Métalliques. Profondes. Caverneuses. Molles. Fluides. Hésitantes. Chantantes. Dès qu'on sort le nez du papier, un corps singulier existe dans le simple fait d'avoir appuyé sur un tout petit bouton, deux fois, cercle rouge qui clignote. Dans le casque qui prolonge l'oreille. Le corps que l'on entend n'est pas forcément celui que l'on voit.

Ferme les yeux quand tu enregistres et diriges tes acteurs.
N'enferme pas le corps d'un acteur dans un studio.
Trouve des situations de jeu propices à l'épanouissement du corps de tes acteurs.
Leçons de la route.

Tournage.
Je n'ai presque plus rien à dire. Dois rester attentif au relief des images. A la dynamique de la parole. Et par moments, le texte ne m'appartient alors plus du tout. Il ne reste que cette virevolte aérienne de mots qui dansent entre nous, à l'intersection de notre rencontre.

Le texte.
Enfin. Je le retrouverai au montage, que j'aime aussi. Cette nécessité d'abandonner de soi derrière soi. Puis sur les ondes - ça arrive (peu : hélas) - Satisfaction. Solitude de salon, grande intimité de la première diffusion publique - que j'aime à ne pas tout de suite partager.

Mais pour le moment, il est là, dans un cimetière ou dans une vieille bâtisse, à résonner comme des cailloux dans le lit d'une rivière, qui roulent sur eux-mêmes et s'entrechoquent dans un son étrangement cristallin.

 

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