Le sexe des anges

Publié le  04.02.2013

Certains mots, dans la bouche d'une femme, résonnent autrement. C'est regrettable, mais c'est comme ça, ma chérie - m'avait dit ma mère.

Et c'est ainsi que, pour trois malheureuses scènes de sexe, mon petit recueil s'était retrouvé, chez le libraire du coin, dans ce gracieux purgatoire : le rayon « Littérature érotique ». Entre un éloge de la fellation, des conseils pour couples gay et un manuel de tantrisme.

Vexée de ce que je considérais comme une mise à l'écart, j'en voulus d'abord à mon éditeur qui, dans un trait d'humour mal placé, avait jugé malin d'accentuer le côté boudoir de l'ouvrage par une couverture rose et blanche dans le goût des années trente.

Puis j'en voulus aux quelques critiques qui avaient pris la peine de survoler le livre et s'étaient manifestement fait une fixette (si pas mieux) sur les termes un peu raides que, dans ma naïve franchise, je m'étais cru autorisée à utiliser.

J'en voulus, enfin, à mes pauvres lecteurs qui naturellement (mais n'est-ce pas leur rôle) n'avaient rien compris au sublime de ma fesse, au spirituel de ma chatte.

Enfin, comme on n'est jamais si bien haï que par soi-même, je m'en voulus à moi-même. Fallait-il être sotte, vraiment, pour écrire sur l'intime à la première personne lorsqu'on ne disposait pas personnellement d'un pénis. Et surtout, pour parler d'amour sans évacuer délicatement la dimension charnelle et châtier un peu, sinon son inconscient, du moins son langage.

J'aurais pu, bien sûr, pour me consoler, en appeler aux glorieux mânes de mes aînés, Sade, Bataille, Miller, Apollinaire ; mais un reste de modestie me retint. Et puis, pas de chance, ceux-là avaient depuis longtemps quitté l'enfer des bibliothèques pour rejoindre le glorieux rayon « Littérature générale », voire même l'universel « Livre de Poche ».
Je me jurai donc, mais un peu tard, qu'on ne m'y prendrait plus. Mon prochain livre, c'est certain, ne contiendrait pas un poil pubien, pas une goutte de sperme, pas l'ombre d'un clitoris. Et surtout, je l'écrirais sous un pseudonyme masculin. Emmanuel Houellebecq, c'est pas mal non ?

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