Lettre à JMP (Bruxelles, de retour du Kaaistudio's)

Publié le  15.05.2010

Cher Jean-Marie,

 

Hier soir j'ai vu au Kunsten un film très réussi qui m'a beaucoup fait penser à toi. Tu vas très vite comprendre pourquoi : il s'appelle « Boulevard d'Ypres » et est consacré à cette artère de Bruxelles où tu habites. Ou plus exactement à ses habitants, tes voisins. Aux grossistes en dates et olives, aux immigrés clandestins, au peuple de l'Armée du salut, à ceux qui partent et à ceux qui arrivent, à ceux qui attendent surtout (du travail, un logement, une vie meilleure).

 

C'est un documentaire comme tu les aimes je crois. La réalisatrice ne se contente pas d'enfiler les témoignages comme des perles sur un collier. Elle construit son récit en dialecticienne malicieuse et appliquée, convoque la grande histoire pour mettre en relief la petite ; elle sait raconter, elle touche.

 

Les quais de chargement des grossistes deviennent scènes où tes voisins debout se racontent à la troisième personne : « Il était dans son pays et il a dû partir... ». Du théâtre-récit à base documentaire en somme. Sur les murs de béton gris des hangars à olives, elle projette des archives filmées de la bataille d'Ypres : on n'y voit ni tes aïeux ni les miens mais ceux de tes voisins, tirailleurs sénégalais, guinéens ou maghrébins, à cheval dans les dunes flamandes. Elle montre ces images à tes voisins, leur fait entendre des documents sonores d'époque qu'ils traduisent pour nous dans ta rue. Les voix se mélangent...

 

En voyant ce film, très théâtral dans le meilleur sens du terme, j'ai aimé m'imaginer que cette rue avait eu une influence réelle sur les textes que tu y as écrits. Le monde comme il va, l'injustice sociale, le désir d'exister et la quête d'identité, le dialogue de l'Histoire et de l'intime, tout cela est présent en concentré dans ta rue et dans ton théâtre. Comme toi, Sarah Vanagt (la réalisatrice) parvient à nous livrer ces pans du réel au travers d'une écriture exigeante, ciselée, ludique malgré la noirceur du sujet.

 

Je pense ne pas me tromper en te conseillant de voir « Boulevard d'Ypres ». Il est encore projeté le 16, le 23 et le 24 mai à 18h dans la petite salle du Kaaistudio's.

 

Je t'embrasse,

 

antoine.

À découvrir aussi

Se dérober

  • Fiction
Écrire sur un spectacle qui existe et tourne depuis deux ans, que beaucoup de spectateurs ont vu, auquel on n'a pas compris grand chose, auquel on n'a pas été très sensible, voilà un exercice pérille...

Légèreté, tu es désir

  • Fiction
Venise.   Ce lieu (ce dieu ?) triplement retiré - la lagune, le quartier de résidence, la saison -, Philippe Sollers l'a choisi pour son dernier récit, "Trésor d'amour".   Venise, donc… Emblème du pla...

Piquoter picota lève la queue et tombe en bas

  • Fiction
Pour écrire faut-il avoir quelque chose à dire ? Quand on a quelque chose à dire, faut-il l'écrire ? Et pour autant (et même plus avec un psy) le dire et le redire ne suffirait-il pas ? Pourquoi l'écr...

L’art, c’est le vol

  • Fiction
Quand on parle « d’inspiration », on peut imaginer une sorte de souffle divin émanant tout droit de la voie lactée qui vient vous visiter dans votre sommeil et vous anime dès le réveil d’une surprenan...