Muses - « La Force »

Publié le  27.02.2014

Une étroite bande rouge autour du cou, et le visage aigu, et la méfiance, dessinaient l’échiquier. Les noirs. Les blancs. J’ai avancé la main. La partie commençait.

Des tasses en porcelaine, des niveaux d’eau, une boite carrée, une belle rose pensive, balisaient le parcours. Quelques déclics de photographe marquaient le tempo. Le salon, la foule, avaient glissé dans un autre plan.

Il déplaçait les pièces avec l’ombre de ses mains. Il me disait que l’écriture était sortie de sa vie, mais ses mains, en planant, écrivaient. Il me parlait de sa faiblesse et je sentais autre chose. Tout était suspendu au fil de l’encre qui se déroulait comme un rêve. Il n’y avait aucun mensonge ce soir-là. Une étonnante et fragile liberté naissait de chaque mot. C’était le premier jour du monde, une fois de plus.

Depuis quinze ans, il était libre et il était seul. Il était sorti, un jour, par la fenêtre, laissant derrière lui la machine, l’équipe, le vin. L’étroite corniche suspendue au-dessus du vide avait tout rendu clair : il n’était plus temps d’attendre des autres la décision. Il l’avait prise tout seul, sans rien demander.

Il avait pris sa liberté et il ne savait qu’en faire. Il n’avait pas connu son père. Il n’avait pas vu grandir son fils. Il n’avait pas connu la beauté folle des femmes perdues. Mais la légèreté était venue, de l’autre bout du vide. Et ses mains ne tremblaient plus.

La partie s’achevait et il se rapprochait de la Reine. L’idée de perdre m’inspirait. J’ai aimé les femmes et les hommes, sans rien demander. Tout m’est toujours venu dans la douceur souterraine. A la surface j’étais échec au Roi.

Les pièces, les mots, le temps s’étaient arrêtés. Ses mains dépliées, écartées, saignaient l’écriture même. La faiblesse était la force, rien d’autre. Tic tac rapide sur les cases et sur les mains.

À lui les jours à venir comme une page blanche. À moi le livre qui s’ouvre au bon endroit. À lui le fils retrouvé.

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