Pour quelques kilos de plus

Publié le  03.11.2010

On a beau dire que le sport n'est que du sport ou se référer à telle fameuse devise de  Coubertin, il n'empêche que certaines rencontres à haut niveau donnent lieu à des situations où le cocasse et le ridicule le disputent à la charge symbolique et aux implications politiques.

 

C'est ce qui est arrivé lors d'un championnat d'haltérophilie entre vétérans qui s'est tenu en septembre dernier à Ciechanow, petite ville polonaise - « World Master Weightlifting Poland 2010 » dans le texte et sur leur site -, plus exactement, au moment de la remise des médailles pour la catégorie masculine des 105 kilos et âgés entre 35 et 39 ans. Donc presque les plus lourds des haltérophiles -  sous-entendu « presque les plus forts » (au-dessus il y a encore les  « +  105 kg ») - et les plus jeunes (suivent plusieurs catégories jusqu'à « plus de 80 ans »).  

 

D'entrée de jeu, la scène prête à sourire. Sur le mur du fond, au milieu des indications et du logo liés à l'événement, domine le portrait gigantesque d'un illustre champion des débuts de l'haltérophilie - qu'on nous excusera de ne pas reconnaître. Sa taille, la virilité affirmée de la pose, comme le ton sépia de la photo lui confèrent une stature quasi-divine, au-delà de la condition humaine, au-delà des temps. Apparaissent alors, l'un à la suite de l'autre, les huit champions. Même déhanchement puissant, même largeur d'épaules, même musculature des cuisses. Et pourquoi pas ? Le but est bien de se faire passer pour Hercule. Un Hercule dans toute sa puissance, au moins quand il prend la place d'Atlas pour soutenir le monde, non ? La musique les y pousse. Car c'est sous les accents héroïques de la bande sonore d'Armageddon qu'ils sont honorés, rejoignant ainsi l'aréopage des sauveurs de la planète et des stars d'Hollywood.

 

La belle équipe de demi-dieux est toute alignée devant l'autel de ce nouveau temple. Il faut à présent en désigner les meilleurs des meilleurs. Une voix métallique de femme annonce les résultats : 
« Third place, Mister Olivier Rosengart, Germany, 285 kg in total », « Second place, Mister Hossein  Khodadadi, Iran, 296 kg in total». Chacun prend sa place sur le podium et se voit médaillé. Suspense. Qui sera le premier, le héros, l'Atlas, le Bruce Willis d'entre tous ? La voix reprend : «  The World Master Weightlifting 2010 is... Sergio Britva, 300 kg in total ». La nationalité du vainqueur n'a pas été mentionnée. Mais qu'importe ? Le solide gaillard au sourire rayonnant qui s'approche a songé à parer le coup. Il porte un tee-shirt où il est écrit en grand « Israel » et a l'épaule couverte d'un drapeau israélien.

 

Le vainqueur monte sur la première marche où il reçoit sa médaille d'or. Le principe veut que tous se serrent la main. L'important n'est pas de gagner, mais de participer, n'est-ce pas ? Et là, la hache tombe, fatale. De celles qui font date et dont on jase pendant un petit temps, car le non-respect du rituel qui s'y voit marqué signifie le refus de l'esprit de la cérémonie qu'il institue et rappelle donc à la cruauté de la réalité. En clair : l'Israélien Britva a tendu la main à l'Iranien Khodadadi qui l'a refusée. L'a-t-il fait de son propre chef ou lui était-il imposé par ceux qui l'encadrent ? Qui sait ? Peut-être son geste était-il évident pour lui ? Peut-être courait-il le risque d'être pendu en cas de désobéissance? En tous cas, il apparaît que la logique guerrière l'emporte sur les jeux et la paix qu'elle implique : la trêve - celle qui présidait aux épreuves olympiques le temps des Grecs - est ramenée à une illusion.

 

Touchante est la suite. D'abord, le comportement de Britva, qui, tout sourire, redouble de déférence vis-à-vis de ceux qui lui tendent la main. Le surhomme prend soudain un air d'enfant, fier et presque étonné d'être félicité. Le passage de l'Hatikvah, l'hymne national israélien en rajoute au décalage soudain : musique douce et chargée d'espoir (comme son nom hébreu l'indique), elle tranche totalement avec la pompe glorifiante d'Armageddon.

 

Vient l'image finale, troublante : les trois drapeaux se voient hissés, l'israélien devant l'iranien et l'allemand, le tout en terre polonaise... D'aucuns y verront une revanche du peuple élu sur l'histoire, donnant peut-être là aussi une importance déplacée à cette manifestation entre vétérans.

 

En fin de compte, pourquoi voir un choc titanesque dans ce qui reste à la base une rencontre entre vieux routiers de l'haltérophilie visant à reconnaître celui d'entre eux qui soulèvera le plus de kilos de fonte ?

 

La scène peut bien sûr être aussi vue en film.... que voici.

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