« Quatre fois vingt deux »

Publié le  26.02.2014

Les vies sont comme des chambres à coucher.

Il y a des vies en désordre et des vies en ordre. Et puis, il y a des vies qui ont l’air en désordre mais qui sont, en fait, en ordre. La vie de Pascal était comme ça, elle avait l’air en désordre mais en fait, elle était en ordre.

La vie de Pascal avait commencé au cœur de l’hiver 1960, le 31 décembre. Une jeune femme de 22 ans, Madeleine, lui donna le jour dans une chambre bleue pâle de l’hôpital Edith Cavell pendant que son père était sur la route entre Arlon et Bruxelles, retenu par un Gala d’un  Jacques Brel encore inconnu qui allait tirer de cet événement une de ses plus belles chansons.

S’il fallait une preuve que Pascal avait un destin, la chanson «Madeleine» en était une belle.

Mais il n’y pas de destin sans drame et les parents de Pascal sont modernes au point d’être les premiers vrais drogués belges, la Ritaline qu’ils prennent pour tenir le coup dans leur travail va briser leur vie et les priver à tout jamais de leur enfant.

Et le voilà Pascal, ange rose à peine éclos, un an à peine, exilé vers Marcinelle où une riche grande tante en fera son propre fils et son unique héritier.

Grandir dans le luxe au milieu de la misère, l’observer jour après jour sans en faire partie, être à la fois dedans et à distance. Ça vous marque un homme plus qu’on ne pourrait l’imaginer : le désir qui grandira en lui sera celui de témoigner avec des images – plus tard il comprendra que cela s’appelle «du documentaire».

Près de vingt ans plus tard, le voilà de retour à Bruxelles où il va rencontrer Lila, 22 ans, un âge qu’il sent au fond de lui comme magique. Sans le savoir, le souvenir de Madeleine l’habite plus qu’il ne s’en rend compte. Et c’est une première grande histoire d’amour.

Un amour si fort qu’il lui fait rater ses études.

Un amour qu’il croit éternel mais, dix ans plus tard, se fracassera contre les arrêtes du caractère tranchant de Lila.

Quand l’amour s’envole, ça donne toujours cette envie de renouer avec quelque chose d’éternel, quelque chose d’immuable, quelque chose qui vous mettrait le cœur au congélateur. L’appel du froid conduira Pascal à tourner en Antarctique son «Passage dans l’eau de Là», titre évoquant autant la nature spectrale des antipodes glacés que son enfance chamboulée.

Il ne supporte pas l’idée de revenir. Pour les voyageurs qui ont envie de voyager, les retours ont toujours une odeur de mort. Et après la glace, le voilà parti chercher les grandes chaleurs à Cuba.

Et c’est là, dans un «agro-théâtre» au cœur de la campagne qu’il rencontre Maruscka, 22 ans toujours, très belle, très solaire, très cubaine. Et l’amour, une fois encore, frappe à la porte.

Mais l’amour, encore une fois, après dix ans, décide qu’il est temps de s’en aller.

Pascal a, à présent, à 50 ans, un physique de bucheron, un sourire d’enfant perdu. Il n’est pas malheureux d’être seul mais le destin a décidé que sa vie serait une élégante suite mathématique dont la répétition du chiffre «22» serait le centre.

Et l’amour, cette fois, porte le nom de Sandrine. Nièce d’une meilleure amie rencontrée trente ans plus tôt.

Le passé et le présent s’étaient donné rendez-vous ce jour-là.

La boucle était bouclée, la suite mathématique était close, l’harmonie était retrouvée.

Et la vie, elle, pouvait enfin recommencer.

 

Quatre fois vingt deux a été inspiré par Pascal Perez, muse pour BELA à la Foire du Livre de Bruxelles.

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