Tombola natale: entre deux langues

Publié le  10.11.2014

Dès l'enfance, il m'apparut que pour réussir à entrer dans le monde, pouvoir y habiter, il me fallait des mots de passe, des sésames. Avant même que je les choisisse, les livres, la musique et le dessin s'emparèrent de moi. Un trio de rapts, chacun avec ses puissances propres. Deux de mes laissez-passer ne me quittèrent plus tandis que le troisième, le dessin, perdit à l'adolescence son statut magique, sa fonction sacrée. Pris dans une danse perpétuelle, affamé de mouvement, mon corps ne savourait le repos que lorsqu'il s'aventurait dans la jungle des livres, dessinait un autre monde.

 

La langue vient toujours trop tard, l'univers hurle en soi, au-dehors et les mots manquent à l'appel. La langue vient quand tout a eu lieu, s'approche des étoiles qui jaillissent du gouffre, comble en décevant, courant après son ombre, après son avant, son toujours perdu, jalouse des non-mots qui continuent à pulluler. Ses sous-bois sont infra-langagiers, tressaillements de hordes sauvages. Des bouts d'être entaillent la bouche qui ne parle pas encore. Il est l'heure d'ouvrir la main et d'y planter le couteau du verbe, il est l'heure de sauter sur le dos des mots, de mélanger à la glaise que l'on mâchonne le nom « glaise ». Armée d'un porte-plume, de crayons de couleur, je crie dans les marges des livres dont je réécris l'histoire, je crie en fresques murales. La vie est glissante, je m'agrippe aux mots, à la seule tribu des vocables écrits, assemblés dans des romans où me perdre, dans des bandes dessinées dont les cases s'ouvrent pour me laisser passer.

 

Mon rapport à l'écriture, à la lettre passe par la langue de ma mère, laquelle a quitté son idiome, déserté le flamand pour le français. Après avoir été forclos durant des décennies, le néerlandais revient la tarauder dans sa vieillesse, réclamer son dû à celle qui l'accueille à bras ouverts au terme d'un congédiement tout de douleur et de violence. Un drame, une chance, un déséquilibre, une tristesse d'avoir comme talisman le monde des mots, le royaume du français et pour mère une non-francophone. Face au français parfois approximatif, exotique, fluctuant, imprécis de ma mère, ma première réaction fut de type Grevisse, repli conservateur dans le bon usage. Focalisée sur l'exactitude, j'aspire au « bon » français, dans une volonté farouche de conquérir cette langue estropiée par ma mère, par les adultes. Manichéenne, accroupie devant la Loi luxuriante, déjà dissidente de l'écrit, je ne crois qu'à-la-langue-des-livres. Pour pallier le flou sémantique maternel, je fréquente assidûment les dictionnaires, dresse des listes de synonymes, de définitions, des réseaux entre termes, vibre à leurs impacts physiques, affectifs.
La porte à laquelle je frappe s'ouvre comme un livre, accordéon des pages où je roule. Évaluer les résonances entre vocables, les ausculter comme des insectes, traquer leur noyau de signification, de non-sens d'où s'échappent des électrons, arpenter leurs champs magnétiques, guetter dans le noir leur aura, soupeser sur le bout de la langue le poids des mots, leurs limites, leur origine n'a plus de secret pour moi. Seuls les appariements improbables, les noces contre-nature ont ma faveur. L'illusion qu'on puisse être de plain-pied avec la langue me tient lieu de bouée. Sans les livres, aurais-je pu traverser le noir, atteindre la rive vierge de cadavres ? Sans l'écriture, aurais-je converti les précipices en promesses de danse, le disparu en présence flamboyante ?

 

En guise de tombola natale, une fracture linguistique. Ma mère flottait entre deux langues, étrangère à son idiome d'adoption tandis qu'elle reniait sa langue maternelle. Un entre-deux langagier miroir d'une hésitation plus fondamentale, d'une oscillation entre vie et mort. Laquelle choisir, c'est pas clair, si la première, la vie, n'est que déception et désastre, la seconde sera-t-elle libératrice ? Où doivent aller ceux qui cherchent un troisième état, une troisième voie, pour qui être ou n'être plus ne suffit ? Côté maternel, la vie fuyait, somnambulait,  puis revenait à elle, le français boitait, en déséquilibre sur des pilotis rongés par des eaux germaniques. Chassée du paradis de la langue française, honteuse d'y être étrangère, bâtarde, je fais l'expérience d'une élection, d'un pacte réciproque, la langue me choisissant dans le mouvement où je la choisis. Une promesse passée entre moi et moi : c'est en corsaire, en courtisane, en électron libre que je reviendrais dans cet Éden d'où j'étais exclue.

 

Constellation augurale, zodiaque affectif : ne pas avoir le droit d'être là, être le dehors du dehors, dans la marge du licite, du social, du français, ramper dans les étables de sa splendeur, être devant une langue alors que je veux m'y enfouir toute, ronronner en son sein. Conjointe à mon réflexe « bon usage », simultanée à ma conversion initiatique à l'orthodoxie du français, une seconde réaction se met en place, en apparence antonyme à la première : explorer les possibles de la langue, expérimenter ses écarts, ses usages iconoclastes, désaxés, ses embardées. À la faire vibrer d'inventivités folles, à sentir les greffes entre langues différentes, je fais d'un défaut un gain, d'un manque un atout, celui de la liberté. Liberté de faire errer les phrases, d'entendre l'imphrasable, le secret dans le dit.

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