Aaaaaaaaaaaaaaaaaaah !

Publié le  27.05.2011

Ah ! Anne-Cécile Vandalem, en voilà une qui n’a pas été choisie au vogelpik[1], Anne-Cécile, c’est ma préférée. Depuis que je l’ai découverte du temps où elle partageait son univers avec J-B Ugeux qui a fini par créer de son côté, en nettement moins… (Même que j’ai dû m’y reprendre à vingt fois pour trouver quelque chose de politically correct à écrire sur son spectacle S.P.R.L[2]. On ne peut pas toujours cracher dans la soupe).

 

Depuis que je l’ai vue dans &dieu ![3] et dans  Zaï Zaï Zaï Zaï[4], elle a pris une place dans mon univers et mon cœur d’artichaut. Et d’ailleurs, si elle se mettait à créer comme… Même en moins… Rien ne l’en délogera. Et je ne résiste pas à l’envie de vous la montrer. Regardez cette photo que j’ai téléchargée sur le site du CAS, dont « elle ne fait plus partie depuis sept ans[5] »…

 

Alors ? Alors ? Regardez bien ces petits yeux bruns/verts piquants qui vous fixent sans vous déshabiller. Qui regardent et donnent à voir. Un œil rit, l’autre réfléchit. Un œil parle de l’enfant qu’elle est/était ; l’autre de la femme qu’elle est/sera. Et cette ombre sous les yeux qui rajoute du mystère au mystère ? Et cette bouche qui semble encore appeler la tétine, le pouce ou les doigts ? Ces petits doigts dont on tente, à l’infini, d’extraire le réconfort et l’histoire avant de dormir… Jusqu’au jour où, willen of niet, maman prend rendez-vous chez l’orthodontiste.[6] Alors ? Alors ?

 

Anne-Cécile Vandalem, c’est elle   

 

Ô comme j’étais déçue de la savoir en régie et pas sur scène. Évidemment oui, son univers se déploie, de long en large, sur le plateau du National. On y reconnaît son amour pour les beaufs et sa passion pour l’enfance, comme seul remède à la mort lente que provoque l’habit(u)ation – la résignation. Au rythme d’un tic-tac régulier[7], la vie des Sennes a plus d’hier que de demain. Les personnages sombrent dans l’ombre, se noient dans la cuisine sous eau et se consument dans le jardin avec l’incendie du saumon. Seule, la petite fille tente encore quelque chose qui finira par détruire et forcera, peut-être-qui-sait-aussi, à se reconstruire. Ailleurs, autrement.

 

♬♬♬ Monsieur Pointu, s’il vous plaît. Premier lot ! La grande, la grande – oui- aventure ! Oui, j’aime ça. Un coup de pied au cul. Mon père n’avait pas tort. Je vole aux étalages et je couche dehors. Je saute dans un camion qui file vers le nord. Ce coup de pied au cul m’a rapporté de l’or. Un coup de pied au cul. Mise à prix : cinq sous… ♬♬♬ Quand la petite vend toute la maison, par jeu radiophonique interposé, une chanson de Bécaud remonte du fond de mon enfance… ♬♬♬ Monsieur Pointu, s’il vous plaît. Deuxième lot. Un grand, un grand chagrin, oui, d’amour. C’est triste. Un grand chagrin d’amour. J’ai vendu la boutique et j’ai pris les billets. Elle est partie sans moi. Là, j’ai failli crever. Tenez, vous pouvez constater, c’est pas cicatrisé. La cicatrice. Mise à prix : dix sous. ♬♬♬ Chez Bécaud, « Monsieur cent-mille voltes », le rythme est endiablé et dansant. Chez Anne-Cécile, c’est diabolique et pesant. Comme dans les contes pour enfants : cruels et libérateurs. Pour elle, comme pour les spectateurs.

 

Tour l’univers fantasque-fantastique d’Anne-Cécile se déploie jusque dans les moindres petits gestes de ses comédiens. Par exemple, quand la mère veut caler son gadget « Happy birthday » (parce qu’elle n’a pas trouvé de bougies) sur des caisses en polystyrène, debout sur une chaise de bureau qui tourne sur elle-même et la tourne en bourrique. Quand elle joue à cache-cache avec sa fille et s’emmêle les pinceaux dans les rideaux. Quand elle tente d’enlever  ses vêtements et qu’elle reste coincée, comme dans sa vie… Chaque mouvement rappelle ceux d’Anne-Cécile. Mais, même reproduits par de très bons comédiens, ils ne sont pas ceux d’Anne-Cécile. « Heureusement, direz-vous, c’est la garantie que le comédien s’est approprié l’univers du metteur en scène ». Ce que je veux dire, c’est que cette reproduction sent encore le fac-similé. Faut être expert pour le remarquer, c’est la même chose avec les très bonnes reproductions de Picasso, mais comme Anne-Cécile m’habitutionne depuis…

 

Je la revois muette, sur le plateau de &Dieu ![8], comme si c’était hier. Je revois son petit corps fragile et léger qui se laisse tomber de tout son poids, se rattrape et retombe encore et encore, poupée de chiffon, contorsionniste… Son visage rayonne d’innocence avec ce petit quelque chose de l’intelligence poétique qui brille au fond de l’œil. Et je ne résiste pas à l’envie vous la montrer encore deux fois, prolongée dans le visage de ces petites filles qui lui ressemblent sans avoir à jouer la copie conforme[9]. Elles, elles sont l’enfance sublimée faite de cruauté, de poésie, d’absence de résignation et d’habi(t)uation.

 

 

[1] Jeu de fléchettes.

[2] Lettre à un vieux mouchoir in Jouer le jeu, Théâtre de La place, éd. Luc Pire, 2009.

[3] Mise en scène de Charlie Degotte, 2003.

[4] Mise en scène avec Jean-Benoît Ugeux, 2004

[5] http://www.arts-sceniques.be/comediens/voirfiche.php?Id=341

[6] Ma fille n’arrêtera ses doigts que lorsque j’arrêterai le tabac. C’est mal parti. Avez-vous une bonne adresse ?

[7] Je ne pense pas qu’il y ait eu de tic-tac envoyé par la régie, mais moi je l’entendais.

[8] Idem 3.

[9] Epona Guillaume et Chloé Résibois ou l’inverse, ces petites filles se partagent, en alternance, le rôle de la petite fille Sennes. Photos téléchargées ici.

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