Au cœur de l’enquête

Publié le  06.05.2013

À la recherche probable d'un caillou supplémentaire à mettre au fond du sac de ses histoires, voilà le récolteur de paroles qui est assis à une table de réunion où va se décider l'attribution de logements sociaux à des listes interminables d'hommes, de femmes, de familles en attente. Pas sa place. Pas vraiment non. Alors, ce qu'il fait là ? Il est là par rebonds, presque par hasard, comme en voyage il arrive d'être à un endroit tout à coup totalement surprenant. Un voyage. Un drôle de voyage. Il est là parce qu'il a un ami qui est travailleur social et qu'il l'accompagne sur le terrain de son métier. Il est là parce que la curiosité le pousse et qu'il a décidé d'aller voir d'un peu plus près de ce qu'il en est de ce réel, de donner à son geste d'écriture l'élan nécessaire pour poursuivre les vies de ceux qu'il observe sur un papier, puis sur une scène ou à la radio.
L'ami n'est pas là. Pas tout de suite. Mais autour de la table, il y a tout ce que le travail social peut compter de personnes compétentes pour prendre des décisions de ce type. Une belle scène de théâtre. Un beau dispositif radiophonique. Un chœur en présence. Les doux rêves du récolteur de paroles : ce que cette scène pourrait faire exister comme représentation du monde. Une scène avec toutes ses problématiques externes, ses conflits internes, la coexistence du particulier et du social. Un rêve.
Interrompu.
Question.
« - Peut-on faire un tour de table afin que chacun se présente ?
   - Oui »
Et te voilà, toi, en train de dire qui tu es et ce que tu fais là.
Ton ami n'est toujours pas là. Qu'est-ce qu'il fout bordel, la situation commence à ne pas te plaire. Tu te sens seul, bordel. Tous ces yeux braqués sur toi. Pas prévu ça, pas prévu que tu deviendrais le centre d'un espace qui te permet justement de te décentrer complètement de toi.
« - Oui, je suis ici, et patati, et pour accompagner, et lalala, car je veux écrire des histoires…
   - Des histoires ?
   - Oui, de la fiction. »
Non. Non pas possible. Mot banni. Mot interdit.
 « - De la fiction ? Mais comment, mais pourquoi ? Mais c'est déjà suffisamment terrible les histoires des personnes avec qui nous travaillons. De la fiction. Mais c'est obscène. »
Et voilà. Tu ne sais soudainement plus ce que tu fais ici. Tu es déboulonné de ton rôle. Tu ne sais plus que dire, toi qui n'es pas là pour dire mais pour écouter.
«  - Non, mais de la fiction, enfin, les mots, enfin, oui, rassurez-vous, mais non, pas de vulgarité, puis pas de voyeurisme, non, juste une petite histoire sans problème, je vous ferai lire, oui, pas de nom, non… »
Le rôle de la fiction aussi.
Des histoires. Aussi.
Réécrire le monde. Le transformer.
Le dire, ça.
Le rôle de la fiction.
Raconter et ne pas rendre le réel inéluctable.
Agir sur le possible.
Entre autres choses.
Pour commencer.

J'aurais dû dire que j'étais journaliste…

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