Dans le sillage du Navire Light : texte de Jérémie Brugidou

Publié le  26.08.2022

La science-fiction cherche à explorer les conséquences sociales des progrès scientifiques et techniques en imaginant des futurs possibles, craints ou souhaités. C’est le lieu idéal pour placer l’être humain face à lui-même et le mettre en garde contre des dérives potentielles. Loin d’être un simple exercice d'imagination débridée, les interrogations qu’elle soulève contribuent aux débats et réflexions sur l’évolution du monde. La SF participe d'un exercice de prise de recul nécessaire. 

Pour son feuilleton estival, Bela a commandé un texte inédit à des auteurices belges qui font de la science-fiction leur terrain de jeu. Dans leur travail de création, iels développent un point de vue critique sur leur époque en s’intéressant à des thématiques fondamentales d’aujourd’hui comme l’écologie, les catastrophes planétaires, le capitalisme, le féminisme, le colonialisme, etc. Le cinéaste, romancier et essayiste Jérémie Brugidou signe le troisième opus de la série avec un texte intitulé Dans le sillage du Navire Light. L'auteur vit dans une sphère sous-marine à 1300 mètres de fond dans le Canyon de la Cassidaigne. Contacté par Bela à l'occasion de la visite cordiale d'un sous-marin nucléaire belge, il transmet patiemment son texte par impulsions sonars. L'histoire qui se déplie est inspirée par les récits d'aventurières entendus dans les rades abyssaux aux heures sombres où les sirènes dorment et le vivant grouille. Il profite de cette invitation pour amorcer l'écriture d'un nouveau roman, dont voici quelques premiers ingrédients. 

Bela + Été : des fictions plurielles pour des récits fantastiques.

Les phares ricochent sur la gueule archaïque. Elle avait dérivé d’un coup hors de l’obscurité. Elle la sent d’abord vivante. La chose émerge du noir en tourbillons. Plissement des yeux pour zoom caméra. Le voyant d’identification organique vire au vert. Elle concentre le regard : zoom numérique, grossissement maximal. Des aspérités de peau comme elle n’a jamais vu. Des lignes audacieuses. Une nageoire qui file vers l’arrière. Les os saillants par angles droits. De la chair, et comme du métal, mais c’est carrément de la silice, oui probable. Comme ça qu’on faisait avant chez les vivants – d’après c’qu’elle a lu. Des crevasses. Captivée, elle, l’autre, la chose. Elle – la chose – approche. Une ligne dépasse de la tête avec une grâce qui frise l’invisible et se perd dans le noir. Le halo des phares délimite la zone d’apparaître. Les yeux vastes, globuleux, embrumés. Sous l’œil comme une étincelle, probablement un reflet des phares sur une surface miroitante. Un dispositif optique sub-oculaire ? Son regard – à elle, l’humaine – glisse sur la chose immobile. Des nageoires de différentes tailles hérissées de dards. Un corps qui s’est fait indépendamment de la main de l’humain, fait de chair et d’humeurs sous-marines. Elle ressent une familiarité mêlée d’abysses. Un être vivant comme elle. Sa chair se texture de frissons en vagues montantes jusqu’à la base de la nuque. Les saillances vives qui parsèment la chose réveillent en elle une sensation de monstruosité dans la bouche. La salive âcre, les yeux rivés. L’horreur dotée d’une beauté superbe. La chose approche.

Elle réalise que les hélices du véhicule robotisé tournent encore. Ça crée un courant. Ça l’aspire. Son cœur prend une décharge brulante qui résonne jusque dans ses auriculaires moites et elle arrête à temps un mouvement réflexe du torse. Ne pas dévier l’appareil. Bassin en avant, dos rond, pour arrêt des moteurs. Le ROV s’immobilise. Petit robot furetant dans l’immense. En face, elle – la chose – ralentit. Elle – l’humaine – scrute. Pas le moindre frémissement musculaire ou tégumentaire. Le voyant est toujours vert. Organique, oui, mais carcasse, morte. Mais un corps animal ! Elle n’en avait jamais vu en vrai avant. Des images, beaucoup d’images seulement. C’était une camarade de planète. Elle a vécu en même temps qu’elle, ici, avec elle, avec elle, elle et elle, ici et maintenant. Valide.

Elle – l’humaine – suspendue dans le siège de commande-augmentée, face à l’éclat soudain d’un corps qui casse le noir continu. Que des particules minérales en suspension sur des millions de km3 d’obscurité depuis plus d’un million de siècles. Et là, soudain, une surface réfléchissante, un pan qui arrête le trajet de la lumière, et la renvoie ! Un volume colossal d’épaisseur vide, soudain renversé par le reflet des phares sur un corps macroscopique. Face à la violence de l’apparition, l’opératrice fronce la bouche, la mâchoire inférieure légèrement de biais, les lèvres pincées par une tension involontaire du corps saisi par la surprise. Elle attend. Les omoplates se crispent. Elle peut le briser d’un faux mouvement du robot. La pince, l’aspirateur… Le saisir, pour les archives. Tu parles d’une prise ! Une découverte, voilà, comme dans son oniroyaume. Elle re-découvre la vie sur terre, tout simplement, oui, valide. Très délicatement elle se laisse peser dans le siège de commande. Comment il va s’appeler c’t’épisode de l’histoire ? On n’y retrouvera jamais son nom, faut pas rêver Ilfœn. Cette chose est déjà nommée, quelque part dans les registres de la civilisation des Sciences on l’identifiera – X –, puis on parlera de l’expédition X-Sol·ange, même si tout ce qu’elle fait Sol·ange c’est changer des degrés sur un écran et communiquer avec les Stationnaires. Mais oui, valide, y’a pas plus de raison d’y mettre son tampon que celui de ses camarades de quart. N’empêche, que faire ?

Ses doigts sont moites. Elle est seule sur ce quart de mi-journée. Elle n’ose pas se retourner, se lever, appeler les autres. Le navire est trempé de silence. Un faux mouvement sur le siège de commande augmentée et le ROV briserait tout. Elle est à plusieurs kilomètres du ROV, mais les informations transitent à la vitesse de la lumière dans le câble optique qui les relie. Elle laisse la chose s’approcher lentement du ROV, porté par l’ère ou le léger courant résiduel des hélices. La gueule est cinq fois plus grosse que le corps. Les dents prennent une place indécente. Trop gros pour la capsule de prélèvement. Sa fragilité est palpable, obsédante. Un monstre fragile. La caméra zoome encore sur ce visage des profondeurs du temps. Les images. Les images. Que faire de ces images ? C’est quand même elle qui subit tout ça ! Ilfœn sait que son imagimperium va être tout chambardé après ça, abattement d’la valeur sur les réseaux. Invalide. Le temps que ça va lui prendre à remettre de l’ordre là-dedans ! Et toute sa sauvegarde de rêves, l’oniroyaume en berne, bazar. Y’a pas à bégayer des globes, le protocole c’est tout. Y’a l’enregistrement, la transmission ; déjà là-haut c’est sûr, à bord de la Station, c’est l’alerte maximale, on appelle la cheffe de quart, on se demande : qui est aux commandes du ROV ? Ilfœn vous salue, c’est son jour de gloire et elle n’est pas tout à fait sûre de ce qu’elle va faire. En profiter tant que ça dure. Valide, valide. Bizarre, mais personne n’a encore déboulé en courant dans la cabine de pilotage. On lui jettera la merde d’avoir laissé passer la seule trace de vie autre depuis des générations d’humains, alors que pendant tout ce temps-là on intronisait les exterminateurs ! Non merci ça va, qu’ils aillent se faire charogner la carotide dans un puits d’obscura. Elle n’y est pour rien, elle. En profiter, là le moment, être ensemble un instant. Se regarder. Elle l’observe son monstre fragile. S’il est encore entier comme ça d’vant elle – ou plutôt, devant les caméras du robot – ça veut dire qu’une chose : c’t’organisme est mort récemment. Il a été en vie en même temps qu’elle, ouais, ça c’est sûr. La chose et elle ont partagé un moment de vie sur la planète. Et pendant pas mal de temps ! C’est un organisme adulte, étant donné ses rudiments de connaissances en archéologie anatomique comparée.

L’humanité n’avait plus capté de traces de vie organique depuis presque un siècle. Ilfœn appartenait à la troisième génération des isolées. Le rôle des opérations ROV est clair : ratisser le volume du PanOcéan pour repérer des traces de vie. En tout cas c’était la mission au départ ; la direction des affaires humaines reconstituées dans les Stations l’avait nommée « Mission Lilith », sorte de rédemption anti-Noé. Puis à force de rien trouver les Stations se sont un peu désintéressées, puisqu’en plus on trouvait des vies ailleurs. Sans compter qu’on ne s’occupe plus des ressources énergétiques terriennes depuis longtemps, alors évidemment s’il s’agit que de trouver du vivant qu’on connaissait d’avant. Les Stationnaires avaient gardé l’excitation pendant un bon demi-siècle avec ce programme, puis l’imagimperium collectif avait muté, la sensibilité avait glissé autrement. Ilfœn a profité de la vague de désintérêt de sa génération pour embarquer sur l’un des rares navires qui sillonnent encore Terre-Océan. Rares navires officiels de l’humanité pour être précis. D’autres flottes parcouraient la surface, et probablement sous la surface également. Les cités sous-marines ayant été laissées à l’abandon, les autorités préconisent de ne pas les surnaviguer. Des histoires de squatteurs subaquatiques sordides abondent dans les Stations. Ça te harponne la bicoque et te tire au fond, pour quelques blocs d’obscura. Terre-Océan appartient aux pirates, mais on ne les croise jamais. L’armée orbitale s’est complètement désintéressée d’une planète désormais recouverte d’un unique océan vide. Si ça occupe les pirates ici-bas, tant mieux. Tant que ce peuple sous-jacent ne décolle pas. Là-haut ils ont bien assez à faire avec la matière noire et la nouvelle cosmopolitique de l’énergie. On a découvert tout ça un peu tard, la matière noire, le seuil de basculement, la destruction irrémédiable, etc. Bon, bien sûr, rien n’est jamais trop tard se répète-t-elle. La jeune opératrice connaît le manuel par cœur, et l’hypothèse de la biomythologiste Jeanne constitue le cap constant des recherches du Navire Light : de même que l’existence de formes de vies autres dans les galaxies proches est un impératif cosmologique qui répond à la loi de Homi-Krane, de même, il est cosmologiquement impossible que l’océan ait pu être entièrement dévitalisé par l’Ère de l’Extinction Continue. C’est la matière noire qui fonde la base de cette loi ultra simple : à toute particule de masse correspond une particule de lumière, et l’entropie, le processus de destruction, est indissociable de l’émergence, le processus de création. Ça pouvait paraître paradoxale, car plus on détruit, plus la pente de la création augmente en parallèle, mais dans un autre plan de consistance. C’était ça le pivot. C’est la matière noire qui avait ouvert la nouvelle dimensionnalité, et la science telle qu’on la connaissait alors disparue, emportant sa civilisation avec. L’opératrice connait le manuel par cœur, pourtant elle ne suit pas la première règle répétée depuis des décennies sur toutes les pages : En cas de découverte attestée par l’IA de bord d’une trace de vie organique sur Terre-Océan, réveiller Jeanne immédiatement.

L’IA de bord prend les devants et allume le canal de communication transphérique. Lotus Station Holocene pour identification. Tous les stupides IA s’appellent Lotus ou Bambou ou Sequoia selon qu’ils sont sur planète, en Station ou en exploration extra-orbitale. Ilfœn scanne pas son badge en début de quart, par flemme, un peu par résistance. Scan automatique des rétines. Ilfœn ferme les yeux par réflexe, mais toute fermeture prolongée provoque l’extinction des phares du ROV. Elle les rouvre, ne voit plus le corps. Tout est noir. Cligner deux fois rapidement pour phares. La gueule est à quelques centimètres d’elle, énorme, zoom démesuré. Elle a un mouvement de recul incontrôlable. Pour hélices en marche arrière, brusque. Invalide ! Le corps est pulvérisé et projeté loin du ROV. Ilfœn Razor validation, matière organique notification en cours, rapports de pilotage vérification. Les ennuis. Des données s’affichent devant ses yeux, elle fixe le plus gros morceau de chair qui s’éloigne encore dans le noir. Elle veut voir jusqu’au bout. Garder ce moment quelque part en elle. Plus près, plissement des yeux pour netteté, le point sur un morceau de mâchoire qui tournoie autour de l’appareil. Elle ouvre l’aspirateur. Archives organiques. Puis elle perd le contrôle du ROV. Pilotage automatique, commandes corporelles désactivation. Le fauteuil s’affaisse. Le casque se remplit de lignes de codes. Elle s’extrait, éblouissement, la salle obscure est pleine de feux et on la saisit.

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