Écailles

Publié le  22.03.2019

Le temps d’écrire n’existe pas ; seul le temps de la lecture a lieu. D’ajours en ajours, des sons, des mots la pénètrent, s’accouplent à elle en une vaste nuit intertextuelle : tous font d’elle une édition sans cesse revue – et augmentée.

 

* Lire de plus loin que moi ; répercuter ma propre ombre jusqu’à l’ombre d’où elle est issue. « Je ne veux pas connaître le Néant avant d'avoir rendu aux miens ce pourquoi ils m'ont engendré. » (Mallarmé)

* Aimer le verbe « décliner » : il conjugue sa langue à la lumière qui s'éteint. Et aimer le verbe « nuire » : il charge, comme une arme, la nuit de dangereuses lueurs. Décliner et nuire : c'est toujours le corps qui s'ombre et sa proie qui l'achève.

* Infléchir des phrases, s'arc-bouter contre leurs courbes de sens, les cambrer comme les reins d'une femme, en extraire des pierres et en ramener des alluvions, en soulever le limon, la vase et le gravier pour les couler dans le même métal qui les fera céder.

* Infléchir des lignes, courber des poids d'encre, traquer des traits, appuyer les résistances, desserrer les distances, exaspérer des vitesses ou des forces d'inertie, chercher l'adéquation ; en somme, mesurer combien « vivre » est un terme trop pauvre.

* « Bras sanglant » : ces mots, entendus à la volée aujourd'hui, sont les deux mots contre lesquels ma pensée s’est heurtée. Je ne cessais d'entendre le participe présent du verbe « sangler » : je voyais les bras qui enserrent, le lien qui maintient. Je voyais les sangles de l'étreinte. Mais j'oubliais l'adjectif, « qui saigne » : j'oubliais le sang, la plaie ouverte ; j'oubliais le corps comme un tombeau autour duquel depuis, nulle étreinte ne s'est refermée.

* C'est le mot « incendiaire » qui, aujourd'hui, remporte les faveurs de ta voix. Il se déroule clair comme une flamme dans ta trachée et, au moment de l'air, il se retire et fond en un crépitement. Un mot comme un amant.

* « Die Adern voll Dasein » (« les artères remplies d'existence ») : l'expression de Rilke traverse un siècle et éclate subitement dans sa mémoire tandis qu'elle se trempe les poumons dans la mer du Nord le quinze août deux mille quinze ; elle inspire un grand coup : un suicide ajourné.

* Dresser l'homme sur ses deux jambes, avant de glisser, sur sa tête, tout le poids de la déférence. (En traçant inlassablement le caractère chinois "tian" 天, signifiant "le ciel", composé de la clé de "l'homme"大avec un trait au-dessus)

* Bientôt confier son oreille interne à l'anesthésie et à la chirurgie. Bientôt y « colmater une lésion » – qui ne se voit ni à l’œil nu ni dans les coupes fines de l'image capturée par la pupille de la technique. Colmater une lésion interne et invisible : ce que s'emploie à opérer, elle aussi, la poésie à l'image de la vie sans anesthésie, elle qui connait la blessure qui a causé son mouvement, sa mise en mû – sa mise à nu.

* Écrire, lire, traduire. Et devenir, dans la foulée, son propre apparat critique.

 

À découvrir aussi

Qui couche avec qui à Avignon - Le billet du comité

  • Fiction
Isabelle Bats est autrice, metteuse en scène et performeuse. Membre du comité belge de la SACD, elle se trouve actuellement à Avignon et voici ce qu’elle nous en dit :   Qui couche avec qui à Avignon ...

Barnabé #2

  • Fiction
>>> découvrez le premier épisode de Barnabé de Gwendoline Gamboa ici!  

Deadline

  • Fiction
« Le temps et l’espace réglés d’une mystérieuse cérémonie » Jacques Derrida Passions, l’Offrande oblique.  

Muses - « La flèche »

  • Fiction
Dans le fauteuil rouge, pendant que l’ombre s’étend, elle a penché son visage en arrière. Il n’y a aucune trace de peur dans son regard, juste le cercle étroit du souvenir ; une simple flèche y est fi...