Gainsbourg et Bambou. Mélodies en sous-sol

Publié le  06.06.2011

Elle (Bambou) :
La vie viendra et elle aura ton visage, tes mots, ta voix surtout.
Mes silences poussent des cris à tête de pavot, des cris aux yeux bridés.
Nom ? Prénom ? Dissipés. Gosier bloqué. Naissance barrée. Géniteurs ensablés, accouchement d'une poupée expulsée au rayon des objets perdus… Dans les limbes, on vivait mieux.
Sans desceller les lèvres, c'est le conte des mille et deux nuits moins une que je t'ai balancé.
Des éclats de moi, en toi, sont restés. Ta séduction était un fondu enchaîné de blanc et de mauve ; nos sexes avaient la couleur de l'été. 
Ce matin, la tentation de troquer maintenant pour hier m'a effleurée… On a tant traqué la femme en moi quand j'étais enfant que, souvent, les deux se font la malle. Quand la femme ressurgit à l'improviste, elle chasse l'enfant. Celui-ci, tapi dans un coin de mon cerveau, attend l'heure de revenir sur scène, montant à marée haute, sur les épaules de la nuit. Ce matin, la tentation de troquer l'ici pour le néant m'a traversée… 
Pourquoi s'entêter à être là ? Tu me répondais par une moue que je lipstickais de baisers-morsures estampillés Childhood.
Désintoxiquée de toi ? Désintoxiquée de tes alexandrins reggae, de tes mélodies poker, brelan de lolitas et fellations exotiques ? Jamais.
Arrivé sur des touches d'ivoire, tu es parti sur des touches d'ébène, érotico cantabile, Chopin dans une poche, des baby dolls dans l'autre.  
Je tire mes souvenirs à la courte paille. « LOVE ON THE BEAT SUR L'ARC-EN-CIEL DES ORGASMES », c'est le billet que tu m'as tendu, écrit en lettres majuscules. Je l'ai plié en quatre, l'ai posé sur ma langue, le mâchant longuement avant de l'avaler.
Je t'ai soufflé : « Allitère-moi en pays inconnu, là où les poupées se teignent les souvenirs à coups de saké ». Tu m'as dit o.k. et entraînée dans les shoots ambiance aquarium et lits-cages de Bambou et les poupées. Sur les tirages argentiques, mon enfance promenait ses fissures et ses haïkus au goût d'ecchymose.

Lui (Serge Gainsbourg) :
Tes charmes ont ricoché sur mon verre de cristal, Las Vegas dans mon rétro. Le jackpot, c'est le hasard multiplié par le dé à sept faces.

Elle :
Les nuits étaient basses, mes envies de partir dans le grand ailleurs trop hautes. Quand tu m'as murmuré « good bye Caroline, bienvenue à Bambou », j'ai faussé compagnie à Caroline. Ses huit lettres que j'avais saturées de poudre blanche, je les irradiais de la danse du B. A. M. et du B.O.U. 
Une pincée d'Empire du milieu et un ascendant labellisé made in Germany te donnent un sourire en forme de jonque, une guerre entre toi et toi m'as-tu jeté dans un nuage rasta.

Lui :
Tu parles à qui, petite ? Ta voix laisse des ronds à la surface des étangs, ta voix me sex-appeal jusqu'au sang. Babylone, je savais que c'était toi quand je t'ai aperçue, si décalée, hors de tes axes, tombée entre deux bâillements de la durée. Le méridien de Greenwich, d'emblée, j'ai rêvé de te le passer en sautoir autour du… cou, les sauteries avec des Araki's girls aux paupières lourdes d'héro, j'ai pensé que ça dévierait la trajectoire des balles fatales que décoche l'outre-tombe.
Tes nymphéas, je les ai rendus waterproof. Je t'ai envoyé en intraveineuse les lettres qui swing sans s'écraser dans des rizières aveuglées de napalm. T'es accroc aux jeux avec le feu, Bambou ? No problem, Gainsbourg et Gainsbarre sont docteurs honoris causa en pyromanie. 
Te voir, à l'Elysée-Mat, à la sortie des eighties, m'a renversé, sidération stroboscopique. Quand je t'ai murmuré « Dieu est juif, juif est Dieu », tu m'as montré tes stigmates peu bibliques. Dans ton iris, un léopard stone bondissait. Te voir, à l'Elysée-Mat, a chassé le Styx qui coulait, imperturbable, dans mon spleen natal.   
Dis-moi, petite, tu me donneras la dernière rime ? Une rime en éventail dans tes sourires en X signés Mallarmé ou bien une rime en spirale quand tu deviens lacrymale ? Il n'y a plus de malaise en Malaisie… mes ex-paroles sont obsolètes, je palinodie ma mort quand souffle le vent cosmique.   
Les vies assaisonnées Mister Pudding et Miss Chlorophylle sur fond de baise écolo, pas pour moi. No comment, c'est comme ça.
Dis, petite, de quel rêve tu sors ? Quelle amplitude érotique sur ton échelle de Richter, ce soir ?
Multiplier la nicotine par le goudron ne donnera pas une cigarette. Les axiomes d'alcoolique ? Des diamants 69 carats.
À déchirer d'amour tous tes orifices, j'ai pythagorisé ta beauté par tes mystères. La géométrie euclidienne n'a plus cours au pays des stups, c'est ça qui électrisait tes décibels. 
Disparaître, ça te connaît. L'action par à-coups erratiques et bonds de fauve est chez toi sœur du rêve. Proust t'aurait volontiers accueilli dans ses pages, en petite sœur d'Albertine, même si tes réminiscences sont parfois frappées d'anorexie.
Accroche-toi à mes mots somnambules : ils croient dormir mais ils courent le long de tes épaules, ils sautent à côté d'eux-mêmes car tu n'es jamais là où tu es. Des sucettes à l'anis passées au martini bianco, ça te dit ?

Elle :
Je souriais recto, je pleurais verso, j'embrassais pile, je coulais face, mais sur l'arête de ton verbe, tu m'as braquée, hold up torride pour un opéra sea, sex and moon.
Tu m'as dit « la géographie que j'invente pour te rapter a pour nom Eurasie. Un préfixe grec pour des yeux en amande, trois syllabes qui fondent sur les langues avides d'extases de cobalt et de nacre ». Depuis que tu l'as tatouée sur mon rainbow secret, l'Eurasie, je ne l'ai plus quittée.
Les désorientés ont toujours une dose de Levant à s'injecter. Junkie de ta galaxie, je suis restée. Quand mes jours virent au pudding de suicidée, quand mes nuits chavirent tango horizontal, tes quasars milk-shakés vodka m'aident à me délester de moi. Bye bye ma perfusion de haute mélancolie…
Ne pas croire au zéro, c'est ne pas croire à ton départ.

Lui :
Tu baises, tu biaises, tu lévites, tu rampes, tu prends la tangente. Je t'ai prise en auto-stop, mais pas de crainte : pas de virée chrysanthèmes en plastique et gibet aristocratique, pas de terminus avec moi, juste la balade forever de Melody Nelson, direction le grand canyon, tu vois ce que je veux dire ; juste ta sensualité qui dopait ma Ford Mustang, explosion du compteur sous tes charmes illégaux et ton hyper-voltage de sauvageonne.  
Faire l'amour ondulations de delta-plane, ça te fait vibrer crescendo ? Où et quand t'ai-je plaquée au mur et papillonnée la dernière fois ? Peu importe. L'espace et le temps, je leur ai tordu le cou depuis Le Poinçonneur des lilas.
Mes humeurs à la coupe perfecto, gueule surmontée d'un borsalino, délogeaient tes oasis noirs.
« Avant », « après », laisse ces mots au vestiaire. « Hier » et « demain », je te les enfoncerai dans « aujourd'hui » à coups de reins, de riffs et d'arpèges. Bâille, bâille, Samantha, que j'y entre mon index et mon cobra.

Elle :
La vie viendra et elle aura ton visage, tes mots, ta voix surtout.

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