Pulitzer, vous avez dit Pulitzer ?

Publié le  14.08.2014

Que ce soit clair, je n'ai pas traduit le Pulitzer 2014, roman psychologique encensé par la presse et ses lecteurs, j'ai traduit "Le Chardonneret", thriller d'une dénommée Tartt dont je ne connaissais rien et dont le nom ne m'inspirait guère confiance.

Que ce soit encore plus clair, j'ai accepté sur la base d'un premier chapitre intriguant et assez facile en apparence. En traduire 800 pages en 6 mois serait certes prenant, mais pas infaisable, croyais-je.

Que ce soit à présent très clair, je m'étais lamentablement plantée.
Car dès le second chapitre, les ennuis ont commencé !
J'avais pourtant mis au point un planning d'enfer qui devait me voir traduire 8 heures par jour non stop 6 mois durant, une hérésie en soi quand l'on sait le travail d'orfèvre que sous-entend toute traduction digne de ce nom.

Ce second chapitre, donc.
Si vous êtes un lecteur dudit opus, vous savez qu'il présente au lecteur confortablement installé dans un douillet hôtel amstellois "the" scène de l'explosion du musée new yorkais, dont les détails gores, ou techniques, m'ont donné envie de rendre mon tablier, là, tout de suite. Moi aussi je voulais rester dans ce douillet hôtel amstellois !

Si mon supplice avait pu s'arrêter là, j'aurais pris plaisir à voguer ensuite en eaux tranquilles de New York à LasVegas. Mais que nenni. Dame Tartt avait le sens du détail, et un désir chevillé au corps de nous le prouver. Je passerai sur les longues phrases simili proustiennes et vous confierai juste l'extase qu'il peut y avoir à traduire plusieurs passages techniques sur l'ébénisterie quand l'on n'y connaît fichtre rien.    

Comme un bonheur ne vient jamais seul, Dame Tartt avait ensuite concocté des passages sur la drogue pas piqués des hannetons, d'autres sur les paris sportifs qui furent pur délice pour l'odalisque indolente que je suis, avec en cerise sur le gâteau une sanglante tuerie amstelloise !

Bref, je suis sortie de ces 6 mois la-mi-née et avec une ordonnance de Xanax longue comme le bras, étant donné la teneur sombrement métaphysique de multiples propos tartiens. Bien entendu,  les 8 heures prévues au début se sont rapidement muées en 10, et même parfois 14, heures de douloureux labeur quotidien, j'ai dû m'adjoindre les services d'une réviseuse pour, conscience professionnelle oblige, ne pas rendre le torchon produit par la machine à traduire que j'étais devenue et, pire encore, recevoir en cours de travail les épreuves définitives, le livre n'étant même pas sorti en anglais quand j'en avais entamé la traduction !

Ah, oui, j'oubliais, mon serveur était fâché avec l'adresse hotmail de Donna, et c'est in extremis que j'ai obtenu les nécessaires éclaircissements sur nombre de questions obscures que je me posais !

Heureusement il y a eu un cocktail chic dans un hôtel parisien chic pour fêter la sortie chic et choc du livre en français.
Heureusement les commentaires positifs sur mon travail ont pointé leur nez, relayés plus tard par ceux de la presse.
Heureusement Donna Tartt était charmante de visu aussi, si l'on oublie sa poigne de bûcheron de 1,52  mètre qui a bien failli achever l'odalisque exsangue que j'étais devenue.
Heureusement le succès commercial et critique a été au rendez-vous.
Heureusement Donna Tartt avait bien fait son travail de romancière, le portrait psychologique était prenant et parfait, le suspense aussi - j'avais juste peu eu le loisir de savourer tout cela, aux prises que j'étais avec ses images très personnelles et ses descriptions insensées - et du coup le livre a été élu Pulitzer de l'année !

Ce qui a fait de moi non pas la traductrice de l'année, mais l'honorable auteur d'un texte pas trop mauvais - au vu des conditions de travail, cela reste un miracle - aujourd'hui vaguement sortie de l'ombre et sollicitée (travail, interviews, festival), mais nul doute qu'en 2015 j'y serai replongée, la gloire étant tellement fugace, ainsi que chaque artiste digne de ce nom le sait.  

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