Respect

Publié le  24.05.2011

Le théâtre est un art, souvent raté, de justesse ou pas. Et il suffit d’un rien pour que tout bascule : Un acteur présent au texte mais absent à la vie ; un texte bien écrit qui ne raconte rien ; un metteur en scène sachant lire mais, ah ça c’est bête !, ne sachant pas écrire avec le plateau ; un scénographe qui a fait toutes les écoles supérieures de la région, mais n’a aucune intelligence de ses matériaux ; un éclairage qui utilise des lampes Led mais pas la dramaturgie ; un spectateur pris d’une quinte de toux et une musique qui n’arrive pas à couvrir la quinte, ni en mineur ni en majeur… J’ai vu tant de « mauvaises représentations », je m’y suis si souvent ennuyée que me farcir sept heures trente en polonais, après une journée de traduction… avec des polonais [1]  : « Trop is te veel ! »

- T’en fais pas, 7h30 de Lupa ça passe aussi vite qu’un film.
- Une série ou un film de Bergman ?
- Pour tout dire, j’étais extrêmement fatigué quand j’ai vu le spectacle et suis pourtant resté jusqu’au bout…
- Ce spectacle coûte presque le prix d’une maison.

Là, c’est un autre afficionado du maillon essentiel de la glorieuse lignée du théâtre polonais, héritier de Tadeusz Kantor et professeur de Krzysztof Warlikowski [2] qui parle.

- Une toute petite maison, mais une maison tout de même.
- M’enfin, s’il FAUT VOIR… Je veux dire s’il y a bien un spectacle à ne pas rater au Kunst, c’est Factory 2 de Lupa. « Première en Belgique ! ».
- Mieux vaut ne pas rater ça, tu as raison.
- Lupa est un vrai personnage, à la scène comme à la ville. Il a été mon professeur.
- Quoi ? Comment ? Je parle à Krzysztof Warlikowski… ?
- Entre Warlikowski et Lupa, c’est une relation d’amour/haine… Moi, c’est autre chose. Tu le reconnaîtras facilement à sa voix qui part du fond tréfonds de la vie… Et puis, tu peux dormir…
- Dormir !? Dormir comme dans Le Soulier de Satin de Vitez ?
- Lui, il a fait plus fort que Lupa, avec ses douze heures. À l’heure de Twitter… « Heureusement qu’il n’y a pas la paire » [3].
- C’est un tout autre genre de théâtre, je ne vois pas pourquoi je fais ce lien. Peut-être parce que je rêve d’un théâtre de toutes les libertés ? Ouvert à tous, sans discrimination sociale ou culturelle ? Un lieu où l’on peut tout faire…
- L’amour ?
- Un théâtre ou l’on peut dormir et fumer (dans des endroits réservés). Aller et venir et remettre les fourmis des jambes dans leur biotope naturel. Un lieu où l’on peut manger et boire quand on a faim et soif ?
- Ce n’est pas d’un théâtre dont tu rêves, mais d’un home cinéma. Alors quoi, Lupa, tu y vas ou pas ?
- J’y vas !

Factory 2 commence à l’heure et le retard fait partie du spectacle. Respect. On est dans la même salle, au KVS Bol, que pour le spectacle de Pollesch, mais ici on ne nous fait pas attendre un « quart » de spectateurs bloqué sur l’E411, voiture sur le toit et conducteur fantôme… Non. L’heure c’est l’heure, retardataires admis. Respect. Tout commence par la projection d’une pipe [4]. On ne saura jamais si c’est un homme ou une femme qui abouche éperdument le jeune homme en noir et blanc sur l’écran. Ils en débattent longuement sur le plateau. Et vous, en muet comme le film, vous vous mêlez à la conversation, prenant parti pour la voile ou le vapeur, selon vos préférences. On est cependant tous d’accord pour se dire que l’éphèbe tarde à jouir. Une petite prescription de viagra aurait peut-être accéléré cette jouissance mêlée, comme souvent dans ces cas-là, de souffrance, de gêne et peut-être de plaisir… ?

Tout le monde, d’un côté comme de l’autre, spectateurs et acteurs, regarde le même grand écran. D’un côté, nous, assis dans la salle en forme de bol ; de l’autre, eux, assis, debout, couchés, affalés face à nous… dans le décor reproduisant la Silver Factory. Le ton est donné. Nous allons vivre sept heures trente dans l’utopie Underground du New-York des années 60, avec dans le rôle du gourou, silencieux et observateur (la ressemblance est confondante) : le bien nommé Andy Warhol. Tout autour de lui, vivant pour et à travers lui, « ses » Superstars glamour et désenchantées.

« Nous ne savions pas par quoi commencer (c’est Lupa qui parle) et nous avons décidé de tomber amoureux de tous ces personnages de la Factory. Au bout de deux ou trois mois de travail, j’ai proposé aux acteurs de m’écrire une lettre où ils me diraient quel personnage ils choisiraient. Et j’ai été tout à fait d’accord avec leur choix. [5] »

Fascinant de vérité. De justesse. De force. De sensibilité. D’intelligence et de connaissance, certes de l’univers warholien, mais surtout des vibrations et des rythmes d’une salle. Ainsi, chaque fois que vous risquez de piquer du nez, quelque chose se passe sur le plateau et vous éveille, émerveille. Une musique, un sein dévoilé, un sexe que l’on tort, une crise de jalousie, un long silence… Et vous voilà reparti pour un tour. Splendide.

« Nous avons tourné 360 heures et finalement nous n’en avons utilisé que deux. On pourrait faire un film de fiction avec les chutes, un film sur un groupe étrange qui s’est mis à croire à ce dieu bizarre qui s’appelle l’improvisation. Pendant un an, nous avons essayé de vivre comme ce groupe-là. On s’est lancé dans une sorte de fantaisie. Nous nous sommes dit : “On va faire un film de Warhol que Warhol n’a jamais tourné.” Au bout d’une année de travail, cela devient possible. » [6] Oh que oui qu’il le méritait son prix Europe pour le théâtre ! Un travail totalement abouti.

Et pourtant, pourtant, je me sens mal, très mal, si mal. Est-ce le but ? Mal au point de ne pas aimer ce spectacle. Je suis déchirée. Ainsi, j’assiste à une petite merveille, rare, si rare et j’ai vu tant de « mauvaises représentations », je m’y suis si souvent ennuyée… (blabla répétition) que ne pas aimer, je veux dire DETESTER ce méga-travail de Lupa est plus qu’inconvenant, c’est anormal, inacceptable, honteux. Je n’étais pas très en forme, c’est vrai. Mais j’étais là et le public l’était aussi. Et  les acteurs et le metteur en scène …  Tout le monde était là, je m’ennuyais pas. Je me sentais seule.

-    Faut consulter !
-    C’est bien la première fois que cela m’arrive.
-    Consulter ?
-    Détester un chef d’œuvre.
-    Faut consulter.
-    J’ai vu tant de gens sombrer dans l’alcool, la drogue et la violence. Mourir de désespérance. En finir avec la vie sous l’effet de psychotrope. Trope c’est trop. Vu tant de personnes se perdre dans la vie de l’autre.
-    On est au théâtre, pas dans la vie…
-    Mais dans la créative et dynamique Factory, combien de vraies stars sont nées ?
-    Pas mal, Nico…
-   Je veux dire par rapport à toutes ces vies perdues, sans identité propre, en dehors des drogues et du confort financier et promotionnel qu’apportait Warhol ? [7]
-   Les acteurs de Lupa jouent… Parlent d’une époque que les moins de vingt ans…
-   Je m’en fiche. Cette image de l’artiste drogué, ivre, hurlant, échevelé, la bite à la bouche… Soumis au silence d’un dandy perruqué…
-    C’est d’autant plus fort, cette présence toute silencieuse…
-    Je  déteste les gourous, qu’ils soient artistes ou pas.
-    Faut consulter.
-    Marre de la glorification de cette image du créateur sous influence.
-    Faut consulter.
-    Je t’emmerde, connard !

Elle vide son verre de whisky. Écrase son mégot sur son bras. Embrasse le premier venu. Lui fait une pipe haute en couleur et se met à écrire… Le théâtre est un art, et il suffit d’un rien pour que tout bascule

 

[1] En ce moment, je travaille sur la traduction de Migraina de Antonina Grzegorzewska. À écouter le Mardi 25/10/11 à 19:00, au Théâtre de la Place, dans une mise en voix de Françoise Berlanger.
[2] http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Factory-2/.
[3] Sacha Guitry parlant des sept heures du texte de Claudel.
[4] En 1964, Andy Warhol avait filmé le visage d’un jeune homme (DeVeren Bookwalter) à qui l’on fait une fellation hors cadre. Un film muet, en noir et blanc, de trente-cinq minutes au format 16 mm : Blow Job.
[5] http://www.rue89.com/balagan/2010/09/07/factory-2-krystian-lupa-raconte-la-genese-de-son-megaspectacle-165216.
[6] Idem.
[7] D’après wikipedia.org/wiki/Factory.

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