Théâtre virtuel

Publié le  14.05.2011

Fabrice Murgia travaille beaucoup, dispose de moyens de création confortables, reçoit un accueil public et critique élogieux, à l'échelle nationale comme à l'international, toute chose dont je me réjouis pour lui (et pour la création en Communauté française) sans arrière pensée.

N'empêche : « Life : reset / Chronique d'une ville épuisée », vu au Kunstenfestivaldesarts hier soir, me semble creux, inutile et trompeur.

En une succession de tableaux visuels techniquement complexes, le spectacle montre une jeune femme seule, dont on nous suggère en amorce qu'elle vit une rupture amoureuse récente (elle écoute « Dis, quand reviendras-tu » de Barbara en ouverture), s'enfoncer dans la dépression et le trouble mental, et finalement se suicider.

La promesse sociologique du titre est fallacieuse : cette femme neurasthénique dont on ne sait rien serait la métaphore de nos grandes villes et le spectacle en ferait la chronique.

Nous vivrions donc actuellement dans une ultra-moderne solitude inavouée et masquée par le quotidien des réseaux sociaux virtuels, quotidien apparemment dangereux, nocif, ou du moins incapable de secourir le désespoir lorsqu'il advient.

Mais de qui Murgia parle-t-il ?

Et d'où parle-t-il ?

Où et comment vit-il ?

Le metteur en scène semble regarder son personnage de haut, sa société de haut, du moins d'un autre endroit que celui où l'une et l'autre se trouvent. Murgia ne fait pas partie du monde qu'il décrit et dénonce. Il semble endosser l'habit du moraliste face à une réalité dont on est en droit de douter. Qu'il existe dans nos villes des jeunes femmes seules et déprimées, j'en conviens. Que ce soit révélateur de quoi que ce soit de spécifique à aujourd'hui, je n'en suis pas certain. Ce spectacle nous dit : nous vivons dans un monde où le virtuel prend de la place et où des femmes se suicident parfois. Fort bien, et ensuite ? Il n'y a pas d'empathie mise en place pour cette femme. Il n'y a pas de distance narrative conçue pour décaler notre regard sur cette réalité. Murgia multiplie les points de vue sur elle (caméra live, films enregistrés, chat, plateaux mobiles montrant les pièces de son appartement sous des angles divers) mais chacun d'entre eux enfoncent le même clou de la solitude et des échappatoires vains (et, dans le même élan, des portes ouvertes).

Murgia se réclame du chef-d'œuvre de Chantal Akerman « Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles » mais, là où la réalisatrice plaçait son éthique dans une très grande économie de moyens narratifs et, par là même, nourrissait une grande proximité avec son personnage, c'est tout le contraire qui opère ici : la technicité dans laquelle baigne la figure observée nous éloigne d'elle, et nous nous foutons éperdument de son sort.

Certes, la maîtrise du dispositif technique est brillante et l'actrice - Olivia Carrère - accomplit très correctement sa partition ; mais, sans véritable propos, sans véritable point de vue, sans humour ni élan tragique, sans surprise narrative, sans considération directe du public, tout cela sent quand même nettement l'esbroufe.

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Le spectacle se joue jusqu'au 25 mai au Théâtre National.

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Photos : arrivée du "Children's Choice Awards Jury" hier soir au Théâtre National /Feuille de salle et ordinateur (détails).

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