Vincent Meessen : "Il faut valoriser la recherche en art qui est un travail d’invention en soi"

Publié le  25.09.2020

Artiste visuel, réalisateur et co-fondateur de la plateforme de recherche et de production artistiques Jubilee, Vincent Meessen a activement participé aux réflexions sur le redéploiement de la culture dans le cadre du groupe de 52 "Un futur pour la culture".

Trois mois après cet épisode inédit, à travers un entretien écrit, il met en perspective ce travail de concertation avec son quotidien professionnel et réaffirme l'importance du soutien à la recherche en art parmi les pistes à explorer pour reconstruire la culture. 

Portrait de Vincent Meessen
© Wali Issa Lee

Qu’est-ce que vous avez retiré de cette expérience d’intelligence collective sur les solutions de redéploiement culturel ? Une ligne de force en particulier ? 

Tout d’abord une remarque sur la question de la représentativité car j’ai pu vérifier dans ce "groupe des 52" le peu de cas que la Fédération Wallonie-Bruxelles fait des arts visuels. J’étais le seul artiste issu de ce secteur et je n’ai rejoint le groupe que sur l’insistance et la proposition d’artistes et de commissaires d’exposition. Si je pointe ceci d’entrée de jeu, c’est que la composition de cette task force reflétait, avec quasi la moitié de ses participants issus des arts dits « vivants », une politique culturelle qui privilégie encore très nettement les arts de la scène. Il est grand temps, à mon sens, de réinterroger les fondements historiques de ces privilèges.

Passé cette remarque préliminaire, je crois que l’exercice a été profitable. Il a montré qu’en quelques réunions des professionnels de tous bords, invités à collaborer en temps de crise ouverte, pouvaient s’organiser avec souplesse, pointer des urgences et dégager des solutions communes. En outre, les participants ont exprimé le besoin d’engager la réflexion plus avant sur certains sujets aussi prioritaires qu’ils sont vus comme minoritaires. Je pense notamment à celui de l’invisibilisation d’artistes, d’opérateurs culturels et de publics, qui, faute d’ouverture du monde culturel subsidié francophone, peinent à trouver les ressources et la voie vers des espaces d’expression reconnus. La diversité et la mixité de genre ainsi que la représentation des Belges d’origine étrangère dans les institutions ne sont pas qu’une question de programmation artistique, c’est aussi une question de gouvernance. Citez-moi ne serait-ce que cinq directeurs d’institutions culturelles subsidiées qui sont d’origine congolaise, rwandaise, marocaine, turque...

En ce mois de septembre, s’il fallait cibler une seule urgence pour accompagner valablement la culture dans le contexte de l’après-confinement, quelle serait-elle ? `

Dès la formation du gouvernement fédéral, réussir à entamer le travail sur la révision du statut d’artiste. Les fédérations y travaillent de manière intensive depuis de longues semaines. Un dialogue nord-sud inédit entre les fédérations professionnelles est l’un des acquis inattendus de la crise.

Pour ce qui est des artistes plasticiens, très peu de gens se rendent compte de leurs conditions de vie et du manque criant de soutien public de ce côté de la frontière linguistique. Il y a des tas de pratiques qui n’ont rien à voir avec les clichés colportés par les médias ni même avec le volet commercial des arts visuels. Il faut agir de façon structurelle pour rendre vivables les pratiques artistiques de recherche. C’est un travail d’invention en soi. Il faut aussi prendre la mesure de la qualité critique de certains travaux, certainement tout aussi porteurs de changement social que celui apporté par certaines recherches de pointe en sciences. Il faut donc à moyen terme arriver à convaincre le monde politique de l’importance sociale de certaines pratiques artistiques qui se situent à la croisée des arts et du social. Il faut évaluer l’excellence de ce qui a été réalisé jusqu’ici à travers le Fonds Arts et Recherche, et viser un rééquilibrage des budgets de recherche en arts qui aillent bien au-delà du timide 1 % actuel.

gros plan sur un pot de pinceaux tachés et usés
© Elena Theodoridou on Unsplash

Avez-vous d’ores et déjà mis en application certaines idées développées dans le cadre du groupe des 52 ? 

Les idées que j’ai défendues dans le groupe des 52, à savoir celles qui concernent les conditions de rémunération des artistes, le soutien de la recherche en art, la diversité dans la gouvernance, les collaborations bi-communautaires à Bruxelles, sont autant d’idées déjà mises en application par Jubilee, la plateforme de recherche et de production artistique que j’ai cofondée et qui est reconnue par la Vlaams Gemeenschap.

Je citerai ici un exemple récent et parlant : le projet de recherche Caveat, premier projet artistique supporté par le fonds de recherche Innoviris de la Région de Bruxelles-Capitale, et qui s’intéresse à la question contractuelle de manière créative. Nous avons mené une recherche avec des artistes venus de l'art contemporain, des juristes et des opérateurs (galerie, collection, centre d’art et centre culturels) pour repenser les relations asymétriques entre les institutions et les artistes afin d’agir sur celles-ci. Cela a donné lieu à la mise en place de protocoles, de contrats, de manières de faire totalement novatrices. Elles rendent compte de la possibilité de changer les façons de faire instituées et qui se sont naturalisées au cours des années, comme si elles étaient coulées dans le béton.  

Dans le chef de la ministre de la Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles, une vraie occasion de changer la donne est envisageable et ce malgré le déficit financier abyssal de la Fédération. Le politique doit faire des choix et oser engager de grandes manœuvres en repensant les équilibres à l’aune de la révolution numérique tout en revitalisant l’esprit de démocratie culturelle qui s’est étiolé pour dériver vers un plan de repli : la démocratisation culturelle plus concernée par la diffusion et la médiation culturelle que par l’appui à la création. La médiation est utile et nécessaire mais seulement si elle engage le public à s’interroger sur la possibilité de faire par lui-même, à le sortir de la consommation pour l’engager à questionner sa place dans le dispositif de création, à l’inviter à tenter lui aussi le geste créatif.

À court terme, je dirais que les chantiers prioritaires sont : reconnaître sans attendre la Fédération des Arts plastiques constituée par des opérateurs du secteur pendant la crise, engager une réflexion de fond sur la rémunération des artistes, renouveler profondément les commissions de sélection en arts plastiques, relancer une politique d’achat, instituer des mesures contraignantes sur la diversité au sein de la programmation et de la gouvernance des institutions subsidiées, soutenir les nombreux petits lieux émergents qui dynamisent la scène, développer une politique active de l’archive muséale et de son accès numérique à l’échelle de la Fédération, accompagner urgemment le passage de l’école d’art à la vie professionnelle.

Qu’avez-vous prévu de faire comme prochaine sortie culturelle (pièce de théâtre, rencontre littéraire, etc.) ? 

La reprise pour moi, ce sera une grande expo de groupe à laquelle je participe Monoculture, a recent history au M HKA, le musée d’art contemporain d’Anvers. L’autre expo-fleuve de la rentrée est Risquons-tout au WIELS.

Sinon, je sors juste de BOZAR et de l’avant-première de Chance, un film du duo israélien Effi et Amir, un moyen-métrage de fiction tourné avec des migrants hébergés par les réalisateurs via l’action de la plateforme citoyenne. Le film est programmé au FIFF à Namur le 5 octobre 2020. Quatre migrants se retrouvent dans la benne d’un semi-remorque et espèrent arriver au Royaume-Uni. Le film est tourné à partir d’improvisations basées sur les expériences personnelles des quatre migrants qui jouent donc leur propre rôle. On ne peut s’empêcher d’approcher la salle de cinéma comme une autre sorte de benne sombre et d’interroger la culture comme espace de confinement, un espace qui nous renvoie vers la fabrique de « corps étrangers » dans une Europe forteresse. Il s'agit d’une co-création entre artistes et migrants qui traduisent ensemble l’injustice et l’arbitraire qui nous ont fait naître quelque part plutôt qu’ailleurs sur cette terre. À voir.

Que diriez-vous au public pour l’encourager à revenir dans les différents lieux culturels ? 

Inspirez ! Expirez ! (Répétez cinq fois !)