Les agents, guide de la jungle littéraire

Publié le  27.05.2022

Trames, Levens, Ariane Geffard, Quelle belle histoire ou Pierre Astier, autant de noms méconnus du grand public, qui jouent pourtant un rôle de plus en plus important sur la scène littéraire : celui d’agence littéraire.

Pourquoi les auteurs et autrices font appel à un agent ou à une agente ? En quoi consiste leur travail ? La pratique est-elle la même en France et en Belgique ? Le journaliste et libraire Timour Sanli a interrogé, pour Bela, des agentes et auteurs pour mieux comprendre les ressorts du métier.

femmes et hommes en tenue de ville devant un bureau
© affiche de la série TV française "Dix pour cent"

Un métier qui reste mystérieux voire sujet à des critiques souvent infondées. Sans doute car le terme nous éloigne des représentations romantiques du monde littéraire, des rencontres passionnées et spontanées entre écrivains et éditeurs. « C’est un terme très galvaudé, auquel je ne tiens pas spécialement » explique Stéphane Levens, fondatrice de l’agence Levens, « les gens s’imaginent vite quelque chose comme dans la série Dix pour cent mais ce n’est pas le cas. Encore moins au niveau belge. Le métier consiste surtout en l’écoute et le soutien des auteurs dans la jungle du milieu littéraire. »

Le son de cloche est similaire dans toutes les agences consultées ou interrogées pour cet article. Dans la jungle en question, l’auteur peut être la proie soit d’intentions peu honorables, soit tout simplement d’un système qui respecte ses propres règles et que le profane ne maitrise pas forcément. L’agent est là pour guider l’écrivain. Que cela soit pour une première lecture du manuscrit et un choix de maison(s) d’édition, pour la récupération ou la vente de droits d’auteur ou plus généralement dans les multiples rapports de pouvoir existant au sein d’une chaine de production et de distribution. Mais qu’est-ce que cela peut vouloir dire concrètement ?

Sur ActuaLitté, un site de référence du milieu littéraire français, David Pathé Camus, agent littéraire, définit son métier comme un « métier de vieux ». Cette dite vieillesse il faut la comprendre comme une maturité vis-à-vis d’un milieu, une capacité à comprendre les mécanismes pour pouvoir mieux guider ou orienter. L’une des qualités principales d’un ou d'une agente c’est donc son réseau, sa vision des coulisses mais aussi simplement des modes de fonctionnement. Ce n’est pas un hasard si très souvent les agents ont travaillé plusieurs années dans le monde du livre avant de le devenir, à l’instar d’Ariane Geffard qui a travaillé dans l’édition avant de tomber sur les dessins d’Emma sur Instagram et de lui trouver une maison d’édition ou encore de Stéphane Levens qui de par son métier d’attachée de presse (qu’elle exerce toujours) a connu Adeline Dieudonné, lu son manuscrit et l’a guidée vers sa maison d’édition actuelle, avec le succès que l’on connait.

Cette connaissance est une vraie boussole pour les écrivains. Que ça soit leur premier livre ou non. Lisette Lombé, autrice pluridisciplinaire, a par exemple davantage ressenti le besoin de faire appel à ce type de service lors de son passage en France. « En Belgique, le milieu est plus petit, c’est plus facile et les enjeux sont moins grands. En France c’est d’autres enjeux, d’autres interactions, d’autres demandes. Il faut savoir y répondre. » David Vandermeulen, auteur de bande-dessinée faisant partie de l’écurie Quelle belle histoire, fait également la différence territoriale entre la Belgique et la France. « En Belgique, je n’ai pas l’impression que ça soit nécessaire d’avoir recours à un agent » explique-t-il lui qui n’en a jamais eu besoin avant de se lancer dans le projet Sapiens, adaptation du best-seller mondial de Noah Harari. S’il admet n’avoir jamais pensé à prendre d’agent avant cela, il voit le rôle de l’agent devenir important lorsqu’un changement d’échelle s’opère. Ce changement d’échelle et le recours aux agents ne doivent pas être vus comme un processus de starification, comme on pourrait l’imaginer, mais plutôt comme un moyen d’être épaulé au sein de relations qui se transforment. David Vandermeulen cite notamment les relations commerciales éditeurs-auteurs. « Il y a des moments où, pour garder une relation saine avec son éditeur quand on commence à parler d’argent et dans des termes complexes, l’agent est très utile. Il peut permettre de ne pas se fâcher, de se concentrer sur le reste. »

Pour Lisette Lombé, le recours à une tierce personne s’est manifesté ailleurs. Brûler Brûler Brûler est son premier livre à avoir été publié en France (à l’époque elle ne travaillait pas encore avec une agence) et le succès qui s'en est suivi l’a amenée à être plus sollicitée. Par des demandes d’ateliers d’écriture, des présences en festival mais aussi par les médias. « Stéphane m’a appris à dire non » raconte-t-elle. En effet, il a fallu se ménager et l’agente est également là pour ça. Prendre en compte l’individu avec qui elle travaille, ses limites et parvenir à garder une certaine lucidité face à l'effervescence pas toujours simple à gérer. Si l’agent n’est pas un coach, il existe des moments de coaching dans la relation agent/écrivain. Le soutien et la prévention psychologique peuvent également s’avérer nécessaires. « Je fais une émission sur France Culture. En rentrant chez moi, j’ouvre Facebook et j’ai directement des messages d’insultes racistes. Stéphane m’avait prévenue des avantages et des inconvénients d’une plus grande exposition. Ça aide dans ces moments-là. »

Gestion des difficultés, du stress, de l’éventuel surmenage, conseils dans les chemins à prendre ou à ne pas prendre, ces tâches accumulées amènent aussi à une autre perception de l’écriture. « Stéphane Levens m’a apporté une vision long terme que je n’avais pas du tout. Je faisais tout instinctivement et j’avais peur que tout s’arrête comme c’est venu » raconte Lisette Lombé, « une agente a une vision plus lucide ». L’écriture est alors considérée comme un métier, une possible carrière. Cette optique de carrière se décline par des conseils mais aussi par la négociation des marges ou des droits. C’est à cet endroit-là que l’agent va se payer, sur les marges, et en principe jamais avant que l’auteur ne touche ses droits. « Le but de mon agent (Quelle belle histoire) est de majorer 20 % au niveau des droits. Il prend 10 % mais veut que je puisse prendre 10 % supplémentaires également. Il est du côté des auteurs » raconte David Vandermeulen. Pour les jeunes romanciers, l’agence Levens va jusqu’à négocier une marge avec l’éditeur et agit plutôt comme un « scout ». Une pratique généreuse pour l’auteur qui semble rester assez marginale. Nos différentes interlocutrices ont toutes parlé d’une relation « win-win » au niveau financier. Si l’agent prend une marge c’est parce qu’il en génère une supérieure à celle que l’auteur, seul, aurait pu négocier (ou ne pas négocier).

Si le recours à un agent ne semble pas de première nécessité pour un premier roman ou une première bande-dessinée, il faut malgré tout être attentif aux dynamiques traversant le monde du livre. Comme le dit Pierre Astier sur son site : « L’édition est devenue une des "industries culturelles". On peut le regretter, mais c’est une réalité. » En effet, les grands groupes ne cessent de racheter les plus petits, voire s’entredévorent entre grands, comme on peut le voir avec la volonté de Hachette de rachater Editis (à savoir donc le projet d’une fusion des deux plus gros groupes de distribution et d’édition). Les auteurs se retrouvent alors de moins en moins bien encadrés et particulièrement lorsqu’il s’agit de l’internationalisation de leur titre (et donc du rachat de droits d’auteur). De plus, dans le monde anglo-saxon, le rapport direct entre éditeur et auteur sans agent est devenu quasi inexistant. Il est possible de parier sur un avenir similaire. Il s’agira alors pour les auteurs de bien viser l’agence qui pourrait le représenter selon sa ligne et sa vision du marché : il existe des agents qui tentent les gros coups commerciaux, ceux comme Pierre Astier qui privilégient largement la possibilité d’exportation d’un livre, les agences plus confidentielles comme celle de Stéphane Levens ou encore des agences à « ligne éditoriale » comme l’agence Ariane Geffard qui se concentre principalement sur les œuvres féministes.

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