Cannes 2021 : journal de bord de Jean-Benoit Ugeux et Antoine Neufmars

Publié le  16.07.2021

Partageant avec le Festival d'Avignon l'agenda estival des événements culturels à ne pas manquer, le Festival de Cannes a ouvert ses portes le mardi 6 juillet jusqu'au 17 juillet 2021. Au programme des projections cinématographiques : on trouve notamment des films sélectionnés il y a un an, des films où les mots “confinement” et “distanciation” n'avaient pas le même sens qu'aujourd'hui, des films montrant des personnages portant des masques. C’est le cas de Benedetta de Paul Verhoeven, Bergman Island de Mia Hansen-Løve, Memoria d’Apichatpong Weerasethakul, l'opéra rock Annette de Leos Carax et de Sparks, Tralala des frères Larrieu, etc.

Pour la reprise du Festival de Cannes, Bela a voulu y faire écho de manière originale en confiant à deux comédiens présents sur place la rédaction à 4 mains d'un journal de bord à chaud. Plus déjantée qu'un article de presse ou qu'un rapport de mission, Antoine Neufmars et Jean-Benoît Ugeux nous proposent une autofiction retraçant dans l'ordre chronologique les grands moments de leur séjour cannois, entre projections de film, rencontres professionnelles en tout genre, contraintes sanitaires, rituels retrouvés. 

Antoine 13h22
Brushing sur fond de catastrophe climatique

Du vent. Encore.

Hier, nuit diluvienne à la Cour d’honneur du Palais des papes d'Avignon.

Ici, bourrasques fatales. Décidemment, cet été en demi-teinte ne me quitte pas depuis Bruxelles. Leonardo DiCaprio partage simultanément sur Insta que « l’avenir est différent de celui qui nous attend », que des scénarios climatiques irréversibles approchent. C’est ce que je lis, un instant concerné, un instant inquiet de la conduite égoïste de mon propre été, stationné devant chez Tino, le coiffeur près de la gare. Je veux un dégradé zéro, quelque chose sharp pour la montée des marches, pour casser le protocole smoking nœud pap’ de ce soir. Sur la devanture, en lettre peintes « brushing homme 40 euros ». Je dois revoir mon plan capillaire de ce soir.

 

Jean-Benoit – en arrivant

C’est par ici, veuillez montrer votre QR code, s’il vous plait… Ha, mais il est illisible…

Veuillez cracher dans le petit pot jusqu’à la deuxième barre… Il n’y a pas assez, veuillez cracher encore un peu... Ha, mais votre salive est trop trouble, il va falloir faire un test PCR. Pas de stress : vous aurez aussi la réponse dans six heures.

 « Partout, nous aurons la même démarche : reconnaître le civisme et faire porter les restrictions sur les non-vaccinés plutôt que sur tous » qu’il disait.

Accréditation et pass sanitaire, monsieur… Je viens de faire le test mais je dois juste me rendre dans la tente belge pour un rendez-vous… Non monsieur, c’est la règle. Mais c’est sur la plage, c’est en extérieur... C’est la règle, monsieur.

« Des contrôles seront opérés et des sanctions seront prises » qu’il disait.

 

Antoine – 15h32
Roxanne, côte d’azur et nénés pointés

Ça pousse du coude, ça veut de l’immédiat, ça court les projections, ça hurle en anglais, ça négocie en russe, ça papote en portugais. Ici, l’injonction du jus première pression à froid – histoire de nettoyer les excès de la veille sur la terrasse d’Albane – gouverne cette intelligentsia de producteurs, journalistes et starlettes regroupée à la cantine végétarienne de la rue d’Antibes. Oui, la ruralité urbaine sévit aussi à Cannes. À ma gauche, Roxanne M., visage de poupée, rencontrée des années plus tôt sur Sunset Boulevard, semble heureuse et apaisée avec sa salade kale.

Je gobe un tacos d’été, je courre me baigner, m’immerger littéralement dans l’azur de la côte. Vagues chamboulées, sable en pleine gueule, je suis heureux comme le labrador dans Didier. Anne V. me donne rendez-vous au Majestic pour un plan d’attaque cannois. Dans le hall, c’est les présélections de Miss Univers, je me dis qu’avec mon brushing à la Tino, j’aurais pu intégrer la compétition. Je reste un instant badaud devant ce défilé de nénés pointés et de princesses qataries en sac siglé.

Je ne vois toujours pas Anne V., je me fais bousculer par le staff coiffure de Mélanie L., qui loge quelques étages plus haut. Je relis le texto : « Rendez-vous devant le Majestic. » Mes espoirs de Pimm’s O’clock dans le grand hall s’effritent. Nous nous installons sur une table bancale du kiosque à granita en face, accompagné de Jean-Benoît U. Dans ce décorum précaire, nous retenons nos shots d’expresso en papier recyclé de peur qu’ils s’envolent. Je lis sur la poubelle municipale devant moi : « Cannes Pays de Lérins ». On murmure que Mylène Farmer y tourne un clip bondage, sur l’île Saint-Honorat, pour son grand come-back sur scène. J’achète direct les e-tickets pour la navette du lendemain.

deux hommes en costume dans la rue
© Jean-Benoit Ugeux et Antoine Neufmars au Festival de Cannes 2021

Jean-Benoit – plus tard

Et cette année, la billetterie sera entièrement dématérialisée. Ben oui, c’est ça un festival soucieux de l’écoresponsabilité. Par contre, l’appli est totalement foireuse. Et de toutes façons, il n’y a pas moyen de réserver pour la sélection officielle via celle-ci.

Pour avoir les entrées, il faut donc se rendre au stand de la SACD qui est à l’intérieur du palais des festivals et des congrès, mais pour pouvoir entrer dans le palais… il faut un pass sanitaire.

Six heures plus tard, voilà le sésame. La fameuse réponse du laboratoire Biogroup qui cette année est encore plus précieuse qu’un pass pour une soirée narguilé dans la suite d’Isabelle Huppert.

Sur ces entrefaites, je rate le Ducournau et les abdos de Vincent Lindon. Première journée particulièrement fertile.

 

Antoine– 23h35
Tuning spaghetti, théorie du genre et hémoglobine

Je me cache le visage, je me tords, je dis « mais enfin », je grince des dents, je bouscule du coude Louis H., mon voisin de droite. La violence et l’hémoglobine – texture cambouis – de Titane me convulsent le corps. L’ouverture salon de l’auto tuning du second film de Julia Ducournau, laisse présager une traversée clipée et stéréotypée assez inédite dans le paysage officiel français. Mais non, avec Julia D., on glisse de registre, un continuum de mini-chapitres au sein desquels libre à soi de s’accrocher et de se référencer : Fast & Furious 10, Kill Bill sauce spaghetti, Bienvenue à Gattaca sur fond de théorie de genre, clôture à la The Abyss. Un geste tenu, calibré, hautement esthétique, fier et rebelle qui laisse présager d’autres œuvres radicales à venir. Je raccompagne Anne V. rue Marceau. L’excès de sensations me guide vers mon lit double, mes mocassins vernis toujours aux pieds.

 

Antoine – 06h45
Marché Gambetta, 14 juillet et adieu Mylène

Le bruit des remorques gorgées de pêche du matin et de fruits des Alpes remplace la sonnerie de mon iPhone.  

« Splaf ! Splaf ! Je vais le nicker celui-la ! Splaf ! J’en ai eu deux hier ! » me balance fièrement la boulangère, chez qui je prends un expresso tord-boyaux. Elle brandit son arme contre des pigeons envahisseurs du marché Gambetta, une sorte de pistolet à eau fluo remplit d’une potion mortelle. J’évite les gouttes toxiques et sauve de peu ma brioche piquée d’un petit drapeau français, fête nationale oblige.

« I understand why you say Côte d’Azur, because it’s so blue », c’est ce que me dit – Casey C.  une amie d’ami d’amie américaine que je croise sous le porche du Gray d’Albion en me dépêchant pour la navette des îles de Lérins. « Fermé, jour férié. » Merde. Mes rêves de Mylène Farmer enchaînée en mode Lady Domina de Saint-Honorat s’étiolent au gré des pas qui m’amènent à la plage du festival. Seules résonnent les paroles profondément philosophiques de Casey C., qui accompagnent mes ploufs matinaux, dans une mer turquoise soudainement apaisée.

deux hommes en costume dans la rue
© Antoine Neufmars et Jean-Benoit Ugeux au Festival de Cannes 2021

Jean-Benoit – 11h30

Voilà, c’est parti. Salle Louis Lumière, Un héros d’Asghar Farhadi. Une fois de plus, l’Iranien signe un film d’une maîtrise indiscutable en dépeignant un héros qui, pour sortir de prison, jettera l’opprobre sur toute sa famille et le discrédit sur tous ceux qui, convaincus de sa bonne foi et de son honnêteté sans faille, se feront berner. Un film couperet imparable et glaçant. Ça commence bien.

Puis un déjeuner SACD sur une rutilante terrasse où, parmi les pennes aux truffes, un réalisateur de la vieille école vient étaler sa goujaterie 1.0. Ouf, le vieux monde n’est pas mort, c’est tellement rassurant.

 

Antoine– 11h30
Semaine de la critique et rituel collectif

 « Olympiades, pour moi aussi » me confirme par sms Élodie D., grande directrice de casting parisienne. La Croisette attend le prodige Audiard avec électricité. Mais la concurrence locale est rude : le feu d’artifice de la baie de Cannes illuminera les eaux nocturnes. J’oublie ce dilemme d’agenda sur la plage de la Semaine de la Critique, pour le déjeuner de clôture avec les équipes de la SACD. Marie-Castille Mention-Schaar me raconte son tournage passionnant sur la cheffe d’orchestre Zahia Ziouani, Danielle Arbid au loin donne une interview au sujet de son adaptation du récit sexuelle d’Annie Ernaux, Passion simple, et Cristian Mungiu – président de la Semaine de la Critique 2021 – salue notre table de son regard bienveillant et passionné. « J’ai les larmes aux yeux chaque soir » nous confie le nouveau délégué de la Semaine de la Critique. « Exposer des œuvres, soutenir la création, rencontrer du public, comment a-t-on pu tenir sans durant tous ces mois ? » poursuit-il. Cette nostalgie du rituel collectif qu’est le cinéma teinte tous les retours cannois. Une émotion sincère se diffuse soudainement à notre table. Mes yeux humides donnent une note salée à ma tarte amandine. 

 

Jean-Benoit  16h30

I am So Sorry de Zhao Liang. Un documentaire tourné dans les terres irradiées qui décrit sans aucun artifice les ravages du nucléaire et la minable gestion de ses déchets. Une œuvre sans concession et d’une pertinence qui fait frémir, tandis qu’au loin tournent les hélicos qui viennent déposer les vedettes. Deux salles, deux ambiances.

 

Antoine – 16h32
Fesses rouges et power-nap

Je marche sur la plage pour couper court. C’est l’émeute : un homme ne se réveille pas de sa sieste au soleil. L’homme en question est rouge homard. C’est un festivalier, alarmé par la rougeur croissante de son voisin de serviette, qui a créé ce rassemblement. Personne n’ose réveiller l’homme cuisant au soleil, chacun.e allant bon train « mais enfin, laissez-le », « pff, encore un festivalier bourré », « laissez-le va, et occupez-vous de ce qui vous regarde », « et alors si ça lui fait plaisir ». L’homme-homard se réveille soudainement et crie de peur à la vue de ces visages ébahis. Le maître-nageur bodybuildé chasse ce gentil monde d’un revers de la main. Je sombre à mon tour quelques minutes au soleil sur le ponton du Cinéma Plage pour une power-nap avant la projection de ce soir.

 

Jean-Benoit – fin de mission

Aujourd’hui, c’est fête nationale. Et sur la Croisette les badauds observent une minute de silence en souvenir de l’attentat qui a eu lieu à quelques kilomètres d’ici il y a cinq ans déjà. Et puis s’élancent la belle bleue, la belle blanche, la belle rouge et tout recommence… Car Cannes, c’est avant tout le glamour et l’oubli.

 

Antoine – 22h30
Olympiades et Petit Majestic, puis fin

Le feu d’artifice abonde le ciel cannois d’une pluie de strass éphémères. Cette photographie grandiose porte aux nues l’arrivée de l’équipe d’Olympiades, avec Noémie Merlant, Lucie Zhang et Makita Samba, leadeurs de ce marivaudage 2021, adapté des BD d’Adrian Tomine. Les 15 premières minutes captivent toute la salle Lumière et annoncent déjà l’aube d’un prix. Lequel ? Réponse samedi 17 juillet. La focale nette, l’image N&B impeccablement étalonnée, la composition sonore de Rone stylisent le désir frontal qui embrase tous ces personnages. Les critiques parlent d’un film sur le polyamour, oui, certes, il y a une fluidité évidente dans ces dramuscules du quotidien, mais ce qui touche, c’est le vertige identitaire que provoque les rencontres (amoureuses/sexuelles), c’est ce défi permanent qu’impose l’autre dans l’affirmation de soi.  

Mes pieds gonflent dans mes mocassins de fortune, j’ai l’impression d’avoir deux focaccias. Je trottine en direction du Petit Majestic, repli à la pils de la Croisette, temple des rejeté.e.s des soirées sur liste. La mousse déborde et ma moustache de houblon parfume la nuit qui m’appartient, celle d’un Cannes très off, jusqu’aux premiers étalages de la halle couverte.

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