Cannes 2022 : 3 cinéastes déclarent leur amour pour les salles de cinéma

Publié le  20.05.2022

Cannes, c’est la célébration du cinéma. Pourtant, en cette 75e édition du festival, l’ambiance n’est pas complètement à la fête : les salles de cinéma franco-belges déplorent une forte baisse des fréquentations. Le nombre d’entrées enregistrées n’a jamais été aussi bas depuis 20 ans. La cause ? Conséquences du Covid-19, du prix du billet, de la concurrence des plateformes ou profonde crise du cinéma ?

En attendant de trouver une solution pérenne, Bela a demandé à 3 cinéastes belges d’écrire un texte sur leur attachement aux salles de cinéma, une forme de déclaration d’amour, un cri du cœur. Laurent Micheli, Chloé Léonil et Lou du Pontavice se sont prêtés au jeu. Laurent est revenu sur les émotions vécues lors de la projection de Roméo + Juliet de Baz Luhrmann le 2 mai 2022 au cinéma Palace à Bruxelles. Chloé parle du réconfort incomparable que lui procure le grand écran. Lou aborde la sensation d'immersion collective que permet l'obscurité de la salle.

Laurent Micheli
scénariste, réalisateur, comédien, dramaturge

La séance a lieu à 19h. Au dernier moment mon compagnon est contraint d’annuler. J’hésite – pas très envie d’y aller seul – mais le billet déjà payé et l’envie fiévreuse de redécouvrir le Roméo + Juliet de Baz Luhrmann en salle ET copie 35 mm, me décident à braver la solitude. J’entre dans la salle 1 du cinéma Palace : je trouve par hasard deux ami.e.s comédien.ne.s, m’installe à leur côté, je ne suis déjà plus si seul. On discute d’abord de banalité, du film qu’on s’apprête à voir, puis la conversation glisse, on partage des angoisses plus profondes. Mais la lumière s’éteint, nous coupant la parole et laissant place au logo de la 20th Century Fox. Je déglutis. Le visage de ma voisine s’illumine : une ado qui doit avoir à peu près l’âge que j’avais en 1997. J’avais été revoir le film en salle plusieurs fois, sept il me semble, souvent seul : ce film m’avait bouleversé. Dans cette salle du Palace, le plaisir est intact, la copie n’est pas parfaite et c’est ce qui me plaît : elle vit. La vie est partout. Sur l’écran, et dans la salle, qui rit et vibre dans un souffle commun. Lors de la scène finale, j’ai la sensation de réétendre le mixage pour la première fois en 25 ans. Roméo meurt, laissant Juliette au silence de l’église, un silence rempli d’un vent léger, qui siffle, presque comme un fantôme : le spectre de l’amoureux ? Puis Juliette lâche un cri. Je me rappelle que lors d’une des sept fois de 1997, des spectateur.ice.s avaient ri à ce pleur étrange, à ce son animal, loin des habituelles représentations lisses de la tristesse. J’avais été en colère, dérangé dans mon émotion et par l’incompréhension qu’on puisse rire à ce moment précis. Aujourd’hui personne ne rit. Les nez reniflent, on perçoit quelques bruits de paquet de mouchoirs, mon amie m’agrippe le bras et moi le sien. Le film fini, on échange devant le cinéma, puis autour d’un verre. Ce qu’on vient de voir nous a électrisés, et on a besoin d’être ensemble, encore un peu.

Chloé Léonil
réalisatrice, scénariste

La salle de cinéma a toujours été un refuge pour moi. Un lieu où on peut se laisser aller à autre chose. Où l'on décide de se couper du monde pour mieux le comprendre, où on peut faire l'expérience immersive d'un autre point de vue que le nôtre. Et quel bonheur de se laisser déplacer ainsi ! C'est le passage du silence au son, des ténèbres à la lumière. Depuis que je suis enfant, le noir et le duveteux des sièges me donnent une sensation de réconfort incomparable. Le cinéma j'y vais quand je suis triste pour aller mieux, et quand je suis heureuse pour faire durer le plaisir. Quand la salle est comble, j'aime l'idée d'une méditation intime et collective. Je connais peu d'endroit où l'on peut partager des émotions aussi fortes et aussi riches avec des gens qu'on ne connaît pas et qu'on ne reverra jamais. C'est peut-être aussi pour ça que c'est le lieu privilégié des premiers rendez-vous. L'occasion de discrètement se poser la question : peut-on être sensibles ensemble ? Il y a beaucoup de films qui m'ont bouleversée au cinéma et, si je suis honnête, je ne suis pas sûre que j'aurais su les regarder chez moi sur un petit écran. La salle de cinéma, c'est un pacte entre le spectateur et le film, celui de s'accorder du temps. C'est l'exercice de concentration de tout son être vers une œuvre. Beaucoup de films ont besoin de ce pacte, et nous avons besoin de ces films. Allons au cinéma !

Lou du Pontavice
chanteuse, réalisatrice, scénariste

J’ai toujours aimé la nuit. Avec elle, le chaos et le surgissement des lumières. Quand les salles de cinéma s’éteignent, je retrouve un peu de cette obscurité par laquelle il faut passer pour rentrer dans les terres de l’imaginaire. À la différence que nous ne sommes pas seul.es, mais nombreux.ses, face à la nuit. Nous nous tenons là, côte à côte, incognito, rassemblé.es miraculeusement dans une attente enfantine d’évasion. Rentrer dans une salle de cinéma, c’est faire table rase du paysage quotidien. Déposer les armes au seuil. Dans ce noir si dense, par contraste avec les lumières de la ville qu’on vient tout juste de quitter, le film surgit, et avec lui la certitude qu’il nous faudra pénétrer complètement, absolument, dans la tranche de vie qu’on nous propose. Pas de demi-mesure. Rien qu’un mouvement continu, et la musique qui en découle. Il me semble que c’est dans cet abandon qu’il est encore possible de s’émerveiller. Mais la magie, c’est sans doute ce lien puissant qui se crée avec les autres, quand l’émotion étreint le corps et se manifeste à coups de larmes ou de rires, parfois si difficiles à dissimuler. C’est une intensité propre à la salle de cinéma, parce je suis soudain reliée à des âmes dont je ne sais rien, si ce n’est qu’on est traversé ensemble et pour un temps donné par le même film. L’autre, caché.e dans l’ombre de la salle, devient témoin d’une émotion parfois si forte, qu’elle en est presque douloureuse et, par sa présence, iel devient un soutien précieux pour qui se retrouve submergé.e. C’est peut-être ce qui m’émeut le plus : la possibilité d’être submergée, parce que toutes les conditions sont réunies pour nous permettre de nous évader à plusieurs, alors que nous étions étranger.es en rentrant dans la pièce. La salle de cinéma est ce lieu précieux où la nuit reprend ses droits et où il est possible de faire lien, dans le silence et l’invisible. C’est à mon sens une traversée collective qui, en favorisant l’immersion, nous pousse le temps d’un film, à élargir nos horizons. Nous devenons secrètement des promeneur.ses.

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