Derrière les pages de "La nuit Berlin": tête à tête avec l'autrice Claire Olirencia Deville

Publié le  02.07.2024

Dans cette interview, Claire Olirencia Deville nous dévoile les coulisses de la création de son dernier roman "La nuit Berlin". Inspirée par sa passion pour la ville de Berlin et son désir de légèreté après son précédent ouvrage, Claire nous plonge dans une histoire racontée en deux temps, reflétant les bouleversements qu'elle a observé dans la capitale allemande au fil des années.

Au fil de l'échange, Claire évoque les défis rencontrés lors de son écriture, les moments de satisfaction et de collaboration avec son éditeur. Elle dévoile également son approche créative, influencée par son expérience dans la danse, le théâtre, la poésie slam, ainsi que ses engagements politiques et féministes.

Au cœur de ses réflexions, Claire partage sa vision de l'art, de la révolte et de l'amour comme leviers de changement dans la société. Elle dévoile ses projets à venir, notamment une résidence à la Bellone et une collaboration avec le collectif Women Writing Berlin Lab.

En refermant "La nuit Berlin", Claire souhaite que les lecteur.ices retiennent l'importance de la douceur dans nos luttes, de la résilience et de l'amour dans un monde en perpétuelle évolution. 

© Artiste : 𝗭𝗬𝗟𝗘 @songebestial

Quelle a été ton inspiration pour écrire "La nuit Berlin", comment est né ce projet ?

" Plusieurs choses ont alimenté mon désir d'écrire ce livre. Après avoir publié mon deuxième roman, "Les Citrons", j'avais envie de me tourner vers quelque chose de plus léger, de plus humoristique, et de mettre en avant la ville de Berlin, qui occupe une place spéciale dans mon cœur. Il m'a fallu sept ans pour achever cet ouvrage, ce qui a renforcé encore davantage mon lien avec cette ville toujours en mouvement, en constante évolution. Après la pandémie, j'ai été frappée par les changements survenus à Berlin, ce qui m'a inspiré à diviser mon roman en deux parties distinctes : vingt ans avant et vingt ans après.

Berlin reste pour moi une ville où je pensais m'installer un jour, mais aujourd'hui, je me contente de m'y rendre régulièrement pour mon travail en tant que DJ chez Nou Tango ou le marathon Corazon , ainsi que pour mes engagements en tant qu'autrice invitée du collectif féministe Woman Wrigting Berlin Lab. Je participe activement aux ateliers créatifs du collectif, notamment dans l'élaboration d'un recueil de poèmes trilingue intitulé Kitchen Poemas. Aussi, La nuit Berlin constitue en quelque sorte une suite à mon premier roman, "Les Poupées Sauvages", qui évoquait les nuits animées de Buenos Aires. 

Pour le moteur d’écriture, c’est toujours en pensant à ceux à qui je souhaite m'adresser, que ce soit à travers mes romans ou mes poèmes. C'est un lien profond qui m'anime et qui donne du sens à mon écriture."

 

Quels ont été les défis que tu as rencontré et les moments de satisfaction lors de la création de ce roman ?

" Écrire un roman, c’est très long, c'est un processus interminable et épuisant. Je travaille, je réécris, je retravaille, mais lorsque j'arrive enfin à un résultat… Cependant, la réalité de ce métier est rude : peu payé et demandant une énergie considérable. 

Heureusement, j'ai eu la chance d'être bien accompagnée par mon éditeur, qui a su accepter mes changements, comprendre mes besoins et m'a laissé une grande liberté créative. Il m’a vraiment dirigée, aidée... on a fait des brainstormings sur la couverture, la communication, etc. Je me battais pour des virgules ! J’ai eu de la chance d’avoir un éditeur qui a fait un vrai travail d’édition et pas juste de publication. Je me suis sentie accompagnée artistiquement tout en sentant que j’étais respectée dans mon travail d’autrice. De l'écriture à la promotion, en passant par la production, chaque étape a été abordée avec sérieux et professionnalisme. En prenant le risque de lui confier deux ouvrages, dont un recueil de poèmes politiques peu vendeur, je faisais un pari. Finalement, je suis extrêmement satisfaite du travail accompli." 

 

As-tu adopté un certain style d'écriture dans ce livre ?  

" Il y a deux styles d’écritures dans ce livre. La première partie se veut plus descriptive, avec une narration presque classique, tandis que la seconde aborde des sujets plus actuels et politiques - une approche douce et paradoxale alors que l'on aborde des thèmes tels que la drogue, le viol, l'anxiété et la santé mentale, l’état du monde en général, tout en les traitant de manière plus légère.

En cherchant à rédiger quelque chose de plus léger et plus fun, je voulais aussi écrire quelque chose pour tout le monde. Je ne voulais pas tomber dans le cliché que pour être intelligent, il faut une écriture très intellectuelle et complexe, Ce n’est pas ainsi que j’écris. Je n’aime pas cette idée que l’écriture doit être complexe et inaccessible pour qu’on soit considérée comme un.e bon.ne auteur.trice.

Je n’aime pas Marguerite Duras, par exemple, je n’ai jamais vraiment compris pourquoi  il fallait aimer des auteur.ices où on s’ennuie en les lisant. Il est attendu qu'on admire tel ou tel en tant que grand.e auteur.ice, et j'ai remarqué cela chez plusieurs écrivain.es, on a encore un tabou important dans un milieu littéraire souvent bourgeois et classiste, où il est impératif d'aimer certains classiques. 

Alors que soyons franchement honnêtes, il y a des trucs c’est juste chiant, on peut le dire… Et ça ne fait pas de toi quelqu'un de moins intelligent. La confusion entre culture et intelligence est presque fatale, et à qui profite-t-elle? Qui bénéficie de l'espace et de la visibilité dans le maintien de cette confusion entre culture et intelligence dans le monde d'aujourd'hui ? "

© Artiste : 𝗭𝗬𝗟𝗘 @songebestial

Tu as également travaillé sur des projets de théâtre, de slam poésie et de danse. Tu es également formatrice dans des ateliers d’écriture pour enfants et adultes. (Bellone/Théâtre National/galerie That’s what x said avec l’association Les allié.es / Maison Poème / Women Berlin Writing Lab). Comment ces expériences ont-elles influencé ton approche créative dans la conception de La nuit Berlin ?

" En tant que danseuse (de base en danse contemporaine et pratiquante de tango depuis 15 ans), tous mes livres sont liés au corps. 

Mon premier ouvrage est une chronique sur le tango à Buenos Aires, mettant en scène une caricature de touriste dans la capitale argentine.

Le deuxième aborde le thème de l'absence, l'histoire de quelqu'un qui perd une personne, on ne sait pas s'il est mort, parti ou si elle l’a imaginé et elle rentre dans un loop de délire et d’obsession. Pour écrire cela, j'avais besoin d'écrire sur les odeurs, le corps et la chair pour donner du contenu à cette notion d’absence ; ce moment où tu sens une odeur sans l'avoir prévu au détour d'une rue ou d'une situation et cela te bouleverse complètement, tu ne sais pas la décrire. C'est pourquoi j'ai travaillé avec un parfumeur, Alexis TOUBLANC, qui est désormais parfumeur chez Parfum d'Empire, pour capturer la matière des odeurs.

Le troisième livre se compose de poésies intimes sur les oppressions, toujours liées au corps, alors que je suis revenue sur scène non pas en tant que danseuse, mais dans un autre rôle. C’était super enrichissant. 

Enfin, le quatrième ouvrage revisite encore une fois l'histoire du corps.

En tant qu'artiste multidisciplinaire, j'arrive à fusionner la danse, la littérature et l'écriture dans ma pratique artistique en laissant mon lien profond avec le corps me guider. Par moments, quand je ne peux pas danser, j'écris pour m'exprimer, puis j'ai besoin de danser pour retrouver l'équilibre entre mon corps et mon esprit. Je pense qu’on ne choisit pas vraiment comment on travaille en tant qu’artiste. Pour en revenir au moteur et aux gens, à qui je m’adresse, ce qui me fait parler : c’est un peu cruel mais je n’écris jamais aussi bien que dans l’interstice du manque."

 

Les thèmes de révolte et d'amour, d’injustice par rapport à la société semblent récurrents dans toi travail. 

" Je n’arrive pas à faire autrement, c’est difficile de ne pas être engagée pour moi. Dire que tu es neutre, c’est une posture politique très forte qui te positionne du côté des dominant.es. Mais qui définit la neutralité ? C’est la classe dominante."

 

Comment vois-tu l'évolution de ton art dans les années à venir et quels projets excitants peux-tu partager avec Bela ?

" Pour l'avenir, j'ai de nombreux projets en cours. 

En juin, je serai en résidence à la Bellone pour un texte co-écrit avec William Bannerman, sur l'amitié et l’amour, la lutte et la douceur et la communauté, intitulé La plage avant, avec l’oeil extérieur de Joëlle Sambi et Raïssa Yowali

Je travaille également sur Kitchen Poemas, un livre de poèmes en trois langues (espagnol français anglais) avec le collectif berlinois Women Writing Berlin Lab. 

Enfin, je collabore avec la metteuse en scène Anne Thuot et Sara Sampelayo pour écrire leur prochaine pièce de théâtre en 2025."

 

Enfin, qu'aimerais-tu que les lecteur.ices retiennent de cette histoire une fois qu'ils auront refermé la nuit Berlin ?

" J'espère transmettre aux lecteur.ices un message anti-nostalgique, remettant en question le mythe de la nostalgie. J'aimerais surtout que les lecteur.ices retiennent de cette histoire l'importance de la douceur dans nos luttes, de continuer à changer le monde, de rire et de s’aimer quand on peut... j’ai l’air fâchée tout le temps mais c’est parce que j’ai le coeur en beurre."

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