Interview culte de Félix Radu

Publié le  19.11.2020

En France et en Belgique, Félix Radu continue de jouer "Les mots s'improsent", son nouveau seul-en-scène dans lequel il aborde l'amour, la solitude, la mort ou encore le temps qui passe avec sensibilité et poésie.

À l'occasion de cette tournée (temporairement interrompue), il répond aux 10 questions de l'interview culte de Bela. On y découvre notamment sa passion pour Cyrano de Berjerac, son admiration pour Jacques Brel, son amour pour Lalaland, et ses autres coups de foudre du moment. De ses chanteurs à ses livres préférés, plongez dans l'univers culturel de ce grand comédien.

photo de Félix Radu assis tenant son col de manteau
© Valentine Magendie

Quel est le spectacle qui a changé votre vie ?

Il y en a beaucoup. Je pense aux premiers spectacles que ma mère m’emmenait voir quand j’étais enfant. Mais, j’étais trop petit pour oser parler de « changement de vie ». Disons qu’ils ont glissé les fondements, les graines de pensées, de vertiges, qui me suivront les années suivantes. Si je devais n’en citer qu’un, je partagerais ces représentations de Sophocle à Athènes, mises en scène par Wajdi Mouawad, auxquelles j’ai assisté adolescent. En effet, j’ai eu la chance de participer au projet « Avoir 20 ans en 2015 » qui consistait à offrir à des jeunes, de partout dans le monde, l’opportunité de voyager, découvrir le monde, s’enrichir culturellement, durant 5 ans. C’est lors de l’un de ces voyages, qu’en Grèce, nous avons été conviés aux représentations des pièces de Wajdi. Elles étaient surtitrées en grec. C’était un théâtre en plein air, on voyait les étoiles, le Parthénon, au loin, il y avait de larges assises en pierre, qui entouraient en demi-cercle la scène. Je me souviens de la sensation intérieure que quelque chose de beau était en train de se dérouler. Je n’en avais pas pleinement conscience, j’étais trop jeune, mais je sentais vibrer en moi le premier émoi théâtral. La première et sincère admiration, reconnaissance du monde et de la poésie. Ces images m’ont longtemps suivi. Ces cris, ces chants, ces larges mouvements de comédiens en nage, essoufflés, au bord des larmes, qui brûlent et s’agitent pour faire naître de la tragédie l’éclat des grandeurs. Oui, c’est cela que je raconterais.

Quel.elle est le.la comédien.ienne qui vous a marqué ?

Serait-ce un contre-pied de répondre que les plus grand.e.s comédien.ne.s de théâtre, je crois, sont ceux qui ont su le temps d’un instant se faire oublier pour ne plus qu’incarner leur personnage. Ce sont ceux-là que j’admire et que je voudrais saluer. Je pense que le théâtre demande une certaine humilité ; celle de vouloir rendre vie à des choses qui nous dépassent, qui sont plus grandes que nous. Il y a d’innombrables comédien.ne.s terriblement talentueux.euses qui se sont fait si petit.e.s, ou plutôt qui ont été si grandioses, qu’en sortant de représentation, on n’a retenu que Cyrano, que Juliette, que Fantasio. Même, lorsqu’ils sortent de scène, sont presque méconnaissables et peuvent passer à travers la foule sans être importunés le moins du monde. Bien sûr, certain.e.s comédien.ne.s sont doté.e.s d’une telle nature atypique qu’il.elle.s débordent, qu’on les identifie très vite, comme De Funès par exemple, et c’est très bien. Je pourrais citer ces fortes personnalités que j’aime, Depardieu, Deneuve, Richard, Schneider ou plus récemment, Astier et Baer… bien sûr. Mais je voudrais, cette fois-ci, saluer tous ceux, dont j’ignore le nom et qui, le temps d’un spectacle, ont su s’effacer pour que s’inscrive en indélébile : Poésie.

Quel seul-en-scène vous a donné envie de monter vous-même sur scène ?

Ça va paraître étrange, mais je n’ai pas réellement fait de seul-en-scène par amour de la discipline. À vrai dire, tout s’est fait par d’heureux hasards. Si j’écrivais des monologues, c’est parce que j’étais seul. J’écrivais pour moi. Lorsque j’ai découvert le théâtre j’ai commencé à le travailler en rejoignant les cours à l’école, j’avais 15 ans. Je suis tombé amoureux du Théâtre. Le Théâtre, avec un grand T. Ce sont Musset, Shakespeare, Tchekhov, Molière, Hugo, qui m’ont transmis cette passion et cette envie d’être sur un plateau. Il s’avère qu’un jour, j’ai décidé d’interpréter certains de mes textes, pour leur donner vie, pour les porter au dehors de mes cahiers, et qu’on m’a proposé d’en écrire d’autres, puis d’en faire un spectacle, sur le chemin on m’a offert des bouquins de R. Devos, de Lamoureux, de Desproges, et c’est à ce moment-là, en faisant moi-même, que j’ai découvert ce métier, cet univers, et que j’ai réalisé que j’avais tout encore à découvrir. Mais pour répondre, à nouveau, de manière détournée, je voudrais répondre que le spectacle qui m’a le plus donné envie de monter sur scène c’est le concert live de Jacques Brel que je regardais sur mon tout petit pc lorsque j’étais gamin. Qu’un homme seul, puisse à ce point se donner, mouiller sa chemise dans une générosité incandescente, faisant de sa maladresse de la grâce, et de ses échecs des envolées. Ça, ça m’a profondément marqué. Encore aujourd’hui, d’ailleurs, je m’efforce d’être à la hauteur de ce grand homme qui hurle dans un micro, les bras ouverts, les joues tremblantes : « Et puis y a Frida… ».

Quel rôle fantasmez-vous de jouer au cinéma ?

Il y a les rôles que j’aurais rêvé de jouer pour la beauté, d’autres, en tant qu’acteur, pour la performance et le travail. C’est vaste ! Autant dans ceux déjà joués, que dans ceux qu’il reste à explorer. Pfiou. Il y a tellement à répondre. Pour parler intelligemment, le rôle que je rêverais le plus de jouer au cinéma serait celui que j’aurai, moi, rédigé. Ce serait un bel accomplissement d’avoir su porter quelques lignes au grand écran et de donner vie, corps, voix, à quelques-unes de mes pensées. Peut-être un jour.

Quel est votre livre culte ?

Oh lala. Il y en a beaucoup. Si je devais n’en citer que quelques-uns, je dirais que L’insoutenable légèreté de l’être de Kundera m’a profondément ému, et touché. C’est un livre que j’ai lu très tôt, et qui n’a, depuis, jamais quitté ma table de chevet. À côté se trouve Cyrano de Bergerac, pour se rappeler l’importance de la droiture et de la beauté. Il y a de Musset, évidemment, pour l’amour, disons… Le chandelier, ensuite, et pour finir, car vous ne m’aviez demandé qu’un livre : Les nuits blanches de Dostoïevski parce qu’il n’existe rien de plus sublime comme mélancolie. J’en ai une infinie d’autres que j’aimerais partager, mais je pense sincèrement qu’il appartient à chacun de lire et découvrir ses livres de prédilection. C’est beau et vaste la littérature, plus on lit, moins on a lu, et je souhaite de tout cœur que chacun ait la chance de rencontrer, à travers quelques chapitres, les amis que la vie ne leur a pas fait rencontrer. Les livres sont des mains tendues à travers le temps.

Quel.elle est votre poète.tesse favori.ite ?

Victor Hugo et Alfred de Musset de manière simple et concrète pour leur génie et leur œuvre. Parce que ce sont les amis que j’aurais rêvé rencontrer. J’aurais rêvé trinquer avec eux et rêvasser dans le repli d’un fauteuil de bar et débattre d’amour, de projets… Sinon, je pense aussi que la poésie se traduit désormais de manière différente. L’art est sans cesse en mouvement et je suis bien souvent impressionné par des formes nouvelles (comme dirait Tréplev). Le rap, par exemple, qui n’a jamais été aussi riche et florissant et qui, j’en suis certain, ferait parfois incliner de respect la tête de certains de mes auteurs favoris.

Quelle chanson écoutez-vous en boucle en ce moment ?

J’écoute énormément Ben Mazue, Gaël Faure et Grégory Alan Isakov. J’ajoute Chet Baker. Peu importe ce que vous écouterez d’eux, ce sera ma préférée.

Quel est votre film culte ?

Le Cercle des poètes disparus. Lalaland. Forest Gump. Poulet aux prunes. Je ne vois rien d’autre à ajouter. Ils se défendront bien mieux eux-mêmes.

Quelle est votre pièce de théâtre culte ?

Cyrano de Bergerac, bien sûr ! Tout est génie. Il n’y a pas un seul mot à retirer. C’est d’une précision, d’une horlogerie, que ç’en est intimidant. Et dire qu'Edmond Rostand s’est excusé auprès de ses comédiens pensant faire un bide. Dire qu’il doutait. Je trouve ça d’une leçon d’humilité… Oui, s’il fallait ne retenir qu’une pièce, ce serait Cyrano.

Quelle série recommanderiez-vous de voir en ce moment ?

J’aurais adoré répondre une série incroyable et méconnue du grand public. Hélas ou heureusement, aujourd’hui les bonnes choses se font assez vite une place. Et très vite, tout le monde en entend parler. Que ce soit le fidèle et réconfortant épisode de Friends, le drôle et décalé Rick & Morty… Oh ! Si ! Je sais. J’ai récemment regardé la série Derek écrite par Ricky Gervais. Et il s’y cache des moments d’une tendresse infinie. Superbe série ! Rien que de l’écrire, mes yeux se mouillent de... Rah ! Maudite poussière.