Livresse 2021 : existe-t-il une école belge du livre illustré?

Publié le  15.10.2021

C’est autour de la question d’« une belge idée de la littérature illustrée » que Le Vecteur de Charleroi, dans le cadre du festival Livresse a rassemblé le jeudi 14 octobre 2021 Christine Morault, co-fondatrice des éditions MeMo, Anne Quévy, responsable de l’option illustration à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles et Mélanie Rutten autrice-illustratrice (et les témoignages à distance de Kitty Crowther, Fanny Dreyer, Marine Schneider et Odile Josselin), pour une discussion inédite et passionnante.

Au lendemain de cette table ronde, le débat continue. Sophie Baudry, qui a animé la discussion, en propose un compte-rendu critique et quelques prolongements. De l’universel intime, des images qui racontent des histoires et des récits qui les illustrent dans une harmonie sereine…des humours tendres, des poésies absurdes… Serait-ce les ingrédients de la recette belge des récits illustrés ? Une « école » belge de littérature illustrée, ça existe vraiment ? Est-ce bien raisonnable ?

À la recherche des spécificités d’une école belge de création illustrée

À la lumière des nombreuses années d’enseignement d’Anne Quévy, du parcours autodidacte de Mélanie Rutten, et de la fascination de Christine Morault pour la création belge, des spécificités se dégagent tant de ce que nos artistes (une proportion particulièrement marquée d’auteur.rices-illustrateur.rices) ont à raconter que de la manière dont ils le racontent.

Pour l’éditrice française, il y a dans la création illustrée belge quelque chose qui s’enfonce bien profond dans le papier : « En fait moi j’aime les images qui racontent des histoires ! Pourquoi est-ce que je ressens ça particulièrement avec les auteurs belges ?  C'est le fait qu’une illustration ne soit pas une sorte de faire valoir du texte, ni empreinte de clichés ou de raccourcis à la mode, mais elle est une sorte de désir apparent de vous raconter quelque chose dans lequel vous allez pouvoir vous sentir partie prenante de l’histoire. »

Cette puissance de l’équilibre, et surtout de l’absence de hiérarchie de valeur entre le texte et l’image semble être une première caractéristique de la création belge.

Mélanie Rutten l’aborde également en dévoilant sans complexe son besoin d’ancrage à ses débuts, et que ses repères furent des artistes comme Kitty Crowther, Anne Brouillard, Anne Herbauts, parce que pour elle, la grande force de ces univers, c’est de pouvoir d’abord proposer des images incroyables, et puis des textes et des histoires qui sont absolument pleins, cohérents… Des univers intimes, très personnels qui ne manquent pas de s’adresser à l’intimité, à l’histoire de chaque lecteur… Christine Morault évoque, elle, « une espèce de brutale sincérité et qui rentre en résonnance avec ce que je suis et pourtant je vis une toute autre vie que celui qui me montre ça ».

Anne Quévy complète en expliquant qu’en Belgique, on est moins braqué sur l’idée d’avoir des sujets que sur celle d’avoir des histoires, et qu’ici, sans doute plus qu’ailleurs, les créateur.rices s’octroient le droit de raconter leurs histoire, de quelque manière et quelque forme que ce soit, avec pour moteur originel la justesse et la sincérité : « Je pense que ce qui est important, c’est d'essayer d’être sincère et juste. Ne pas tricher. C’est quelque chose qu’il est difficile d’atteindre. Il faut se lancer dans le travail en se disant j’ai le droit de faire tout ça. » Elle n’hésite pas à opposer ce droit à la sincérité des auteur.rices belges à une production plus que conséquente de livres dits « médicaments », qui seraient des palliatifs artificiels aux petits et gros soucis de la vie (deuil, déménagement, arrivée d’un bébé…) : « Ces livres n’ont pas d’âme ce ne sont pas des histoires. Ils donnent des leçons, c’est désagréable, nous les Belges on déteste recevoir des leçons. On ne donne pas de leçons, on raconte des histoires de vie. »

Des équilibres narratifs sensibles entre images et textes, des univers puissants, personnels et tout à la fois tournés vers l’intime du lecteur, la sincérité et la justesse comme enjeux du processus de création. Voilà quelques contours tracés du paysage vaste et coloré qui semble se déployer sur un pourtant si petit pays tout gris !

Ça s’explique ? Anne Quévy et Mélanie Rutten tentent de trouver des pistes !

mot "livresse" et illu fraise et vert
© affiche du festival Livresse 2021

« Normalement, on ne peut pas hein ! »

Déjà, c’est quoi être un.e artiste belge ? Il est assez rapidement établi que le caractère belge d’un.e auteur.rice est assez rarement lié à sa seule nationalité, voire pas lié du tout… Mélanie Rutten a grandi en Afrique du Sud jusqu’à ses 15 ans, Kitty Crowther bien que nouvellement belge est anglo-suédoise, et Fanny Dreyer est carrément suisse ! D’ailleurs, dans sa formation à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, Anne Quévy estime que 95 % de ses élèves sont français, mais qu’une grande majorité deviendra belge !

La belgitude dans la création semble s’expliquer par une sorte d’« identité en creux » : la professeure évoque les particularités géographiques, linguistiques et les mensurations de la Belgique pour expliquer « un petit côté un peu rebelle chez nous, on est un peu frondeurs. C’est un peu bizarre. La phrase qui définit mieux la Belgique c’est "Normalement on ne peut pas hein…", ça c’est tout à fait belge : on ne peut jamais rien, mais on fait tout ! » Mélanie Rutten trouve que « ça permet de ne pas trop se prendre au sérieux, je pense que ça donne sans doute envie de raconter des histoires tout ça. Vu qu’on n'a pas d’histoire collective très forte, alors on se raconte beaucoup d’histoires. »

Ces voisinages et l’influence directe de la puissance culturelle et linguistique française, qui brandit une histoire littéraire forte, mais qui n’est pas la nôtre, permet aux artistes belges de s’asseoir sans complexe sur une supériorité établie des mots face aux images, et de s’offrir ainsi une liberté de création non codifiée par cette hiérarchie.

Enfin, plus mécaniquement, la question de la formation est assez centrale : là où en France l’illustration et ses techniques sont principalement enseignées dans les écoles d’art appliqué et rarement accompagnées d’accès à des cours d’écriture, en Belgique, les écoles d’art ont intégré l’illustration à leurs cursus. Anne Quévy explique : « On a quand même gagné une place énorme en faisant rentrer l’illustration dans une école d’art. On n'a pas des gens qui viennent juste parce qu’ils savent dessiner des lapins et des ours, mais ils ont choisi le livre comme étant un support possible qu’ils vont pouvoir explorer (écriture, image, format, papier) et qui leur permettra d’avoir un univers et d’être un vrai créateur. Le livre devient un moyen d’être créateur. »

Ce voyage passionnant en terres créatives belges, les pistes suivies, les théories évoquées amènent à s’interroger sur les perspectives de nouvelles générations. La piste de l'enseignement semble être une piste intéressante afin de répondre à la question de la spécificité belge de la littérature illustrée : être illustrateur.rice belge reviendrait désormais à avoir suivi un même cursus. Dans tous les cas, l’offre de formations riches et qualitatives attire allégrement les candidats en Belgique depuis toute la francophonie. Mais ne risque-t-elle pas de créer un formatage et de laisser de moins en moins de place à des velléités autodidactes ? Affaire à suivre.

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