Défendre la narration sérielle : texte d'Antoine Bours

Publié le  25.02.2022

Apparue sur nos petits écrans en 2016, la série La Trêve remporte directement un franc succès : présentation dans plus de 100 pays, diffusion à travers le monde via Netflix, distinction dans de nombreux festivals. Avec La Trêve, la nouvelle vague des séries belges se lance sur les chapeaux de roue. Quid de la suite ? ​​​Quel héritage en tirer, maintenant que d'autres fictions sérielles ont vu le jour comme Baraki, Invisible, Pandore, etc. ? Y a-t-il une méthodologie commune à toutes ces créations ? Existe-t-il une école belge des séries télévisées ? En quoi consiste les missions du Fonds Séries FWB-RTBF ? Bref, quelles sont les spécificités des séries en Belgique francophone ?

Antoine Bours, auteur des 2 premières saisons d’Ennemi public et conseiller éditorial au pôle fiction de la RTBF, tente d'y répondre pour Bela en dressant une forme d'état des lieux des séries belges aujourd'hui. 

La sincérité et les tripes. C’est ce qui a animé Vania Leturcq, Savina Dellicour et Anne Coesens tout du long. Et qui fait de Pandore l’événement audiovisuel belge de ce début d’année 2022. Une série sans concession, soucieuse de traquer les contradictions qui fragilisent les combats d’aujourd’hui, qu’ils soient politiques, juridiques, journalistiques ou militants. Les trois créatrices n’ont jamais perdu de vue l’accord qui lie narration sérielle et audience : une série, c’est prendre son public par la main pour l’entraîner dans un marathon. Lâchez-le en route et il s’en ira suivre d’autres sentiers moins contraignants. À l’heure où la concentration d’un adulte ne dépasserait plus les 3 minutes consécutives1, parvenir à susciter l’intérêt et la fidélité des spectateurs sur 10 épisodes tient, sinon du miracle, au moins d’un talent certain dans l’art délicat de ne pas nous lâcher la main. À ce titre, la série de Savina, Anne et Vania a entamé un début de course spectaculaire, retrouvant les scores d’audience qui avaient inauguré le lancement des séries belges francophones en 2016.

Et pourtant, aujourd’hui en 2022, la série TV en tant que médium est en crise. Non pas une crise de contenu (la quantité explose : plus de 400 séries originales proposées à l’international ne fut-ce que sur l’année 2021) mais bien une crise de forme. Face à la déferlante d’offre, le spectateur hésite désormais à s’engager dans une course de fond, privilégiant le sprint. Fini, le binge à long terme. En conséquence, les séries raccourcissent. Avec ce risque : perdre de leur spécificité et venir concurrencer encore un peu plus le cinéma, déjà affaibli par le Coronavirus, cette fois sur son propre terrain narratif et structurel. Car série n’est pas cinéma, et vice-versa. Si le grand écran promet une forme de résolution au parcours de son personnage, la série en revanche travaille une matière a priori insolvable. Les personnages de séries sont prisonniers de problèmes systémiques, destinés à les mettre en action dans une infinité de situations. C’est la promesse initiale d’un médium pour lequel le mot « fin » ne devait pas exister. Finir une série, c’est toujours prendre le risque de « glisser » d’un mode narratif à l’autre et nombreux sont les exemples frustrants nés de cette trahison du médium sur lui-même (oui, Nine Perfect Strangers, je te regarde).

  • 1. Selon certaines études citées par le journaliste et auteur Johann Hari dans un article du Guardian : https://www.theguardian.com/science/2022/jan/02/attention-span-focus-screens-apps-smartphones-social-media?fbclid=IwAR1FxdCpoc5CPqG5UgAZMVQfSyPlnEd4BjeQugs2g-r0W2D1Gaue5EXLmoM

Cette différence entre petit et grand écran, auteurs et scénaristes belges francophones l’ont appris sur le tard, plus précisément fin 2013, lors du tout premier appel à séries belges du Fonds FWB-RTBF, amenés à se poser pour la première fois la question : comment ça s’écrit, finalement, une série ? De cet appel auront été retenues deux premières réponses, sous la forme de murder mystery de 10 épisodes de 52 minutes, La Trêve et Ennemi public. Enquête au long terme dont la mécanique sérielle n’était plus à prouver, ce genre s’appuie cependant sur une résolution nécessaire – à moins d’être masochiste, quel spectateur accepterait de suivre 10 épisodes pour ne pas connaître un coupable ? C’est donc un mode dramaturgique spécifique, à cheval entre série et cinéma, qui a ouvert le bal des séries belges francophones. De 2016 à 2022, d’autres mécanismes narratifs se seront illustrés tout au long des 9 séries du Fonds diffusées sur nos écrans. D’abord procédural avec E-Legal et surtout les 2 saisons d’Unité 42, mêlant cas bouclés et narration feuilletonnante selon des modes d'écriture typiquement sériels. L’humour fut ensuite privilégié au travers de deux formats différents : Champion, qui fut sans doute victime de ses 52 minutes peu adaptées au genre, la série tenant surtout ses promesses dès qu’elle glissait vers la dramédie, et la récente Baraki, seule série du Fonds à ce jour au format sitcom de 20x26’, fraîchement auréolée d’un Prix SACD. Enfin, Invisible et Coyotes ont relevé le défi de se frotter à des narrations hybrides, où l’argument sériel se nourrit des genres fantastiques et médicaux pour l’une et de récits d’apprentissage et d’aventures pour l’autre.

Si on ne peut que reconnaître la diversité de l’offre du Fonds, on est a priori encore loin de l’objectif initial de 4 séries originales à l’antenne par an. Et pourtant, il faut saluer le bilan actuel : 2022 verra sur nos antennes, en plus de Pandore, les nouvelles séries Fils de en avril et Des gens bien à la rentrée. Suivront ensuite les nouvelles saisons de Baraki et d’Ennemi public, ainsi que la nouvelle venue Attraction. Signalons aussi l’élargissement de l’offre RTBF au-delà du Fonds, avec la co-production flamande 1985 et d’autres projets en développement. Sans compter le bilan des nouveaux formats et des webséries : plus de 30 fictions originales au total, en tête desquelles se sont illustrées Chez Nadette et La Théorie du Y qui s’auréole d’une troisième saison, disponible au mois de mai 2022.

On le voit, les séries belges s’illustrent sous tous les genres et tous les formats. Mieux, de plus en plus d’auteurs émergents voient leurs premières séries arriver à terme. Quant à l’efficacité avec laquelle elles s’emparent des mécaniques narratives propres au médium, je renvoie chacun à son propre avis. Les séries belges francophones sont-elles exemptes de défauts ? Non, bien sûr, mais quel savoir-faire le serait après moins de 10 ans d’existence ? Les qualités et les faiblesses de chacune des séries du Fonds pavent la voie des séries de demain. En tant qu’auteur, on se construit sur base de ce qui a existé, imitant ce qui nous a enthousiasmé, cherchant à dépasser ce qui nous a déçu. Les essais des uns élèvent ceux des autres, c’est là la mécanique vertueuse de l’acte créatif et qui fait qu’aucun projet n’est vain. Car s’il est une chose qu’il faut défendre dans l’aventure des séries belges, c’est l’enthousiasme, cette flamme fragile que, collectivement, auteurs, producteurs et diffuseurs devons protéger, à force d’écoute et de compréhension mutuelle. Et cet enthousiasme initial, nous le devons avant tout au public francophone, que l’on sait difficile et qui, pourtant, répond présent depuis 2016 à nos invitations épisodiques.

Malgré cette fidélité, confirmée avec les audiences de Pandore, on constatera que les séries en développement raccourcissent, en durée et en nombre d’épisodes. La raison est double : d’une part pérenniser un système économique belge qui reste encore fragile (au détriment de tous ses intervenants, rappelons-le) ; d’autre part être au diapason des attentes du public qui, on l’a dit, s’éloigne des modèles longs. Si les questions que soulève cette transformation du format sont nombreuses, celle qui m’interpelle, en tant qu’auteur mais aussi en tant que conseiller et accompagnateur des séries du Fonds, est la suivante : comment aider les auteurs à s’adapter à des formats en perpétuelle mutation, dont les modes narratifs hésitent à se fixer, tétanisés par la double contrainte de fidéliser son public, mais de ne pas l’embarquer pour un trop long voyage ? La relation entre série et public, qui tient de cette capacité à émerveiller à long terme, doit donc se réinventer autrement. Ni long métrage, ni aventure au long cours, sa forme actuelle doit prendre exemple sur le format britannique, depuis longtemps éprouvé à cette double contrainte : les saisons sont courtes, souvent autosuffisantes, mais continuent d’obéir à l’idée sérielle selon laquelle un personnage n’évolue pas vers une résolution totale de ses problèmes. La réplication du modèle demeure, selon la réponse du public, sans pour autant le frustrer avec une fin trop ouverte. Ce format réduit, mais ouvert à des saisons ultérieures, n’a pas empêché la qualité, ni le succès de Happy Valley, Killing Eve ou encore Line of Duty.

Quels que soient les modèles pris en exemple pour la suite de l’aventure, il faut continuer de défendre la spécificité de la narration sérielle en Belgique, afin de sauver également celle du cinéma. Ce sont 2 promesses différentes faites au spectateur, qu’il faut préserver pour ce qu’elles sont et éviter qu’elles se phagocytent. Alors, tant que la sincérité et les tripes parleront, séries tv et cinéma belges auront encore beaucoup à nous raconter.

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